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«Baron noir», débat présidentiel

La série politique de Canal+ revient ces jours. Eric Benzekri et ses auteurs – dont les fils Chevènement et Finkielkraut – livrent une saison à nouveau brillante

En France, dans quelques semaines, ont lieu les élections municipales; et dans deux ans, la présidentielle. C’est le calendrier de la vraie nation. Dans la troisième saison de Baron noir, c'est presque idem: le premier épisode commence par des scrutins locaux en vue et, à l’horizon, l’élection suprême. Voilà toute la diabolique roublardise de Canal+, qui dévoile le nouveau chapitre de sa série politique dans un timing rapprochant le temps réel de celui de la fiction.

C’est dire l’adhésion serrée de la série créée par Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon (le premier est toujours sur le pont) à sa matière première, la vie politique française. Baron noir raconte les manœuvres d’un stratège politique, Philippe Rickwaert, campé avec une obstination qui frise le (sombre) sublime par Kad Merad. Il agit en général dans les coulisses, il a fait élire Amélie Dorendeu (Anna Mouglalis) à la présidence. Première femme à ce poste, premières déceptions populaires. Dans ce troisième volet, la présidente est mal prise, conspuée par une partie des Français. Le PS doit organiser les municipales tout en pensant à la suite. Rickwaert se froisse avec les cadres du parti. Il rejoint Debout le peuple, une sorte de France insoumise qui serait menée par un leader élégant, qu’incarne le tortueux François Morel.

Le jeu se complexifie d’une manière inattendue. Un petit prof de sciences naturelles, vedette sur YouTube, s’impose comme un meneur antisystème radical. Il grimpe si vite que les partis classiques, de Debout le peuple à l’extrême droite, doivent choisir leur camp.

Lors de la première saison:  Avec Kad Merad et «Baron Noir», Canal + brille en politique

Une constante intelligence

Le Baron noir revient, et c’est un plaisir de le retrouver. Les sceptiques, ou ceux qui se lasseraient de l’exercice, auront des arguments: il y a des redites, le jeu demeure grosso modo le même, la logorrhée permanente finit par saouler… Sur ce point, sans conteste, par sa densité de paroles et le poids de ses dialogues, Baron noir se place sur une trajectoire qui la rapproche toujours plus d’A la Maison-Blanche (The West Wing), mère de toutes les séries politiques contemporaines.

Les fidèles laisseront les blasés se blaser, et jouiront du spectacle durant huit épisodes. Ils se régaleront de la constante intelligence des auteurs, doublée d’une dramaturgie encore plus intense – annonçons ainsi, sans divulgâcher, que les épisodes 4 et 8 offrent des moments majeurs dans l’histoire de la série.

Avec sa modeste équipe d’auteurs, Eric Benzekri applique sa recette, ouvertement inspirée de la danoise Borgen: surtout, ne pas viser l’universel. Faire une série politique française dans laquelle chacun des deux adjectifs compte autant. Le Dunkerquois Rickwaert est parfois plus franchouillard que possible; il y a l’élite parisienne qui vibrionne comme elle sait le faire; et les calculs politiques sont difficilement compréhensibles pour un spectateur japonais ou américain. Ce qui n’empêche pas Canal+ d’exporter le produit, notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Parce que le dosage du contexte et de la dramatisation classique est adéquat.

La saison 2:  Philippe Rickwaert, le premier des Français

Un Macron au féminin

Bien sûr, Amélie Dorendeu a tout d’Emmanuel Macron, jusqu’à la posture jupitérienne. Les extrêmes gauche et droite sont posées d’une manière assez réaliste, et les auteurs poussent le vice du naturalisme politique jusqu’à les rapprocher face à la nouvelle menace populiste. Cependant, il serait peu pertinent de chercher dans chaque moment de Baron noir des traits parallèles directs avec la (triste) réalité politique de la France de 2020. Les scénaristes sont à la fois plus modestes et plus prétentieux que cela.

Modestes, parce que Baron noir n’est pas une chronique éducative de l’actualité. Elle ne vise pas à mettre en scène dans la fiction les invités politiques des 20 heures – même si elle drague pas mal les journalistes, avec des apparitions d’Edwy Plenel, Karine Le Marchand, Anne-Sophie Lapix et d’autres.

La plus haute ambition se situe dans le déroulement de l’intrigue: à un moment donné, la remise en cause du système présidentiel français tel qu’il existe dans la Ve République, et qu’il a été renforcé avec le choix de placer l’élection à la présidence avant les législatives. La critique de la «monarchie présidentielle» refait surface, la cheffe d’Etat lance l’idée d’«un régime qui permet une meilleure représentation de toutes les opinions et un fonctionnement plus délibératif».

Cette soudaine manière de remettre en question le système peut paraître grossière – un truc de série TV. En réalité, après quelques circonvolutions, Baron noir atteint sa cible. Elle pose une question majeure sur la manière dont est structuré le débat public dans son pays.

Un reportage: Le palais de l’Elysée ou le mythe de la caserne

Baron noir. Canal+, dès lundi 10 février, et disponible dès ce jour-là sur mycanal.


Au stylo, un Finkielkraut et un Chevènement

Leurs pères ont brillé en politique, dans les auditoires ou à la radio, eux reprennent l’analyse de l’état du pays à travers le prisme de la fiction. La saison 3 de Baron noir compte deux coscénaristes dont les noms ne sont évidemment pas inconnus aux spectateurs.

Thomas Finkielkraut, d’abord, fils d’Alain, qui a déjà contribué à la deuxième saison. Il figure parmi les diplômés de la première volée dédiée aux séries de la Fémis, fameuse école de cinéma.

Raphaël Chevènement, ensuite, fils de l’ancien premier ministre (ex-PS) de Jacques Chirac en pleine cohabitation, puis ministre de la Défense, puis de l’Education nationale, enfin de la Recherche, sous Mitterrand.

Encore une démonstration du petit marigot parisien? Peut-être. Mais il est piquant d’observer les changements de choix, de voies, d’une génération à l’autre. Peser sur le pays naguère, le raconter désormais. Comme si la fiction avait acquis la puissance de la parole politique.

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«Baron noir» en trois notions clés

Chouquette. La pâte à choux a son importance dans la série. Durant la saison 2 est soudain lancé: «Cette chouquette est une bombe politique», allusion à un geste entre adversaires. La friandise revient à présent, face à l’hypothèse de la fusion d’une liste avec l’extrême droite: «Ce n’est pas une chouquette.»

Référendum. Evidemment, les Suisses souriront. Durant la troisième saison, il est abondamment question de vote populaire. Les scénaristes semblent s’amuser dans leur manière de tourner la procédure dans tous les sens. Quatre ou cinq personnages lancent des vérités définitives sur la démarche, telles que: «Dans un référendum, ce qui compte, ce n’est pas la réponse, mais la question»; ou l’exact inverse; ou «… ce qui compte, c’est le résultat»; ou «… ce qui compte, ce n’est pas le résultat, mais l’intention». On en arriverait à suspecter les chefs d’orchestre de la série d’ironiser sur ce type de vote. Mais cette multiplication des opinions et diagnostics crânement assenés participe de la mise en spectacle politique. L’appel aux votants, la campagne qu’il nécessite, les stratégies qu’il suscite sont autant de facettes du jeu politique, porté ici à incandescence, puisque le suffrage populaire est par nature susceptible d’échapper aux tentatives de contrôle.

Union. Le rassemblement des gauches, c’est l’obsession de Philippe Rickwaert depuis les premiers pas de la série. Au cœur du vieux PS, il veut y croire, même si le flanc gauche ne cesse de s’éloigner. Au début de la troisième livraison, le héros calculateur opte pour la rupture, rejoignant la secte néotrotskiste de Vidal. Choix catégorique, et vicieux, puisqu’il ne compte pas respecter longtemps l’autorité du chef («je ne veux pas un Trump de gauche»). «Toute ta vie, tu as défendu l’union de la gauche, la course des petits chevaux. Tout ça pour finir comme tous les autres, ne penser qu’à la présidentielle», se fait-il jeter à la figure, soudain.

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