Série TV

«Baron noir»: Philippe Rickwaert, le premier des Français

Ce lundi soir, la série politique de Canal+ revient pour une deuxième saison encore plus brillante que la première. Le personnage porté par Kad Merad devient une impressionnante figure tragique

La deuxième saison de Baron noir commence avec la même image que la première: la nuque de Kad Merad. Il y a deux ans, dans le tout premier épisode, des scènes vertigineuses suivaient le politicien Philippe Rickwaert lors de ses déambulations paniquées. Il était averti d’une descente de police dans les bureaux de Dunkerque où il avait détourné des fonds pour une campagne électorale, celle du futur président Laugier (Niels Arestrup).

En deuxième saison, Rickwaert est aussi filmé de dos… face à la cour de la prison. Il a été condamné pour ses agissements. Même en cabane, il fait ses calculs politiques. Le premier tour de l’élection présidentielle vient de s’achever: Amélie Derendeu, la candidate socialiste qu’interprète Anna Mouglalis, est en tête, suivie du leader du Front national.

Dès ce moment, Rickwaert n’en démordra pas durant ses tribulations politiques. Il veut réaliser l’union de la gauche. Il va pousser sans relâche dans le sens de l’alliance du Parti socialiste et des troupes de Vidal (François Morel), un Mélenchon qui n’éructe pas. Problème: une fois élue, Derendeu va aller dans l’autre sens.

A propos de la première saison: Avec Kad Merad et «Baron noir», Canal+ brille en politique

Plus complexe que la première saison

Canal+ dévoile lundi la deuxième saison de Baron noir, peut-être meilleure que la première – au reste, Kad Merad vient de laisser entendre qu’il devrait y avoir une troisième saison. La série créée et écrite par Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon excelle encore plus à suivre son personnage central, à l’explorer, le bousculer, l’abattre puis le redresser. Rickwaert devient l’un des plus impressionnants personnages de série du moment.

De prime abord, la deuxième livraison paraît plus complexe que la première. Au début était l’amitié brisée, puis le duel entre Rickwaert et Laugier. Cette fois, pour des raisons de désaccord avec la production, Niels Arestrup n’est plus là. Le lien, étroit, entre Rickwaert et la présidente constitue bien la colonne vertébrale de l’histoire, mais la série devient multipolaire. Le personnage de Vidal ou celui du chef des centristes ont leur importance, de même que Balsan, l’ancien assistant parlementaire de Rickwaert, qui monte en puissance au PS. Tout tourne autour du personnage de Kad Merad, mais le monde le domine aussi, et ne cesse de le contrarier.

Face à la réalité Macron

Dans leur présentation de la série, Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon racontent qu’ils ont commencé à préparer la saison 2 avant qu’Emmanuel Macron ne se lance. Et par la suite, comme tant d’autres, ils n’ont pas cru une seconde à son succès. Dès lors, le spectateur pourrait les prendre en défaut: une présidente PS après Laugier/Hollande, c’est à côté de la plaque par rapport à ce qui s’est passé dans la vraie France.

Mais les deux scénaristes sont malins. Puisqu’ils démarrent leur trame dans l’entre-deux tours, ils exploitent à plein la particularité du système français, l’enchaînement des législatives après la présidentielle. L’accession à la présidence étant réglée à la fin du premier épisode, l’enjeu se reporte sur l’Assemblée et le Sénat. Puis, par la suite, sur la sacro-sainte union de la gauche.

Une socialiste qui brouille tout

Cela attise les tensions, car la présidente Derendeu fait du Macron. Là réside la malice de Baron noir 2: la figure portée par Anna Mouglalis brouille les pistes, déstabilise son propre parti, et s’acoquine avec les centristes tout en proposant, d’abord, Matignon à la représentante de l’aile gauche du PS. Le parti implose, et Rickwaert, cette fois, ne peut rien faire.

C’est un personnage à l’ancienne. Entre nous, on a parlé maintes fois de Tony Soprano, mais aussi de Piccoli, d’Yves Montand

Les auteurs

Il est lui-même à la peine, sans argent, il doit vendre sa maison de Dunkerque, et il est renié par sa fille. Au début de la deuxième saison, parfois par la suite, son compteur est à zéro, il lui faut tout reconstruire. La crapule politique cède parfois le pas au héros éreinté. Les scénaristes expliquent: «C’est un personnage à l’ancienne. Entre nous, on a parlé maintes fois de Tony Soprano, mais aussi de Piccoli, d’Yves Montand dans les films de Claude Sautet… L’intéressant avec les mecs à l’ancienne, c’est que leur monde disparaît.»

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Dans leur esprit, au long de la première saison, Rickwaert, et son parti avec, perdaient le monde ouvrier, d’où vient le personnage. Dans la deuxième volée, tout craque. Les caciques du PS ne savent plus à quoi s’accrocher – Kahlenberg, le vieux lion: «Je me suis déjà fait baiser dans ma carrière politique, mais là, j’ai l’impression de sortir d’un gang bang dans une cave.» Balsan passe pour un facho parce qu’il veut tenir une ligne dure sur la laïcité. Le chef du FN offre une viennoiserie à une militante démocrate-chrétienne («Cette chouquette est une bombe politique»).

Une image désespérée mais pas désespérante de la politique

Dans ce maelström, Rickwaert se fait pilier vociférant mais fragile, manipulateur au pouvoir variable. C’est en effet l’histoire d’un monde politique qui se délite, qui s’écroule tout en agitant les bras, sans fin. Le destin de stratèges qui ont certes tiré toutes les ficelles du système, mais qui, au fond, veulent y croire encore. Face aux rivales américaines, House of Cards et son cynisme navrant ou l’anecdotique Designated Survivor, Baron noir cultive une image désespérée, mais pas désespérante, de la politique. Rickwaert téléguide, trahit, met en scène, louvoie ou met à bas les pièces du jeu politique. Néanmoins, au bout du compte demeure quelques lambeaux d’idéaux, cette foi essorée à vouloir croire que le pouvoir peut changer quelque chose à ce monde tournoyant.

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A partir d’un quatrième épisode d’une ampleur inouïe, cette deuxième saison fait du protagoniste une figure tragique comme on en voit rarement. A l’ancienne, peut-être. Mais surtout attachante dans sa chute, fascinante par sa renaissance. La politique offre le cadre et les outils d’une tragédie d’aujourd’hui, que porte si fortement Kad Merad. Les deux auteurs le suggèrent: «Sans politique, c’est quoi, Rickwaert? Un homme qui regarde la mer.» Gros plan sur sa nuque, face à l’océan.

Baron noir, saison 2. Huit épisodes. Dès lundi 22 janvier sur Canal+, 21h, et MyCanal.


La fiction politique, un genre rendu possible par «Borgen»

Avec le recul, le constat s’impose de manière encore plus claire: Baron noir a enfin offert à la fiction TV française sa grande série politique. Il y avait eu des essais. En 2006, dans le sillage de l’américaine Commander in Chief, L’Etat de Grace racontait l’accession d’une femme à la présidence de la République. Créé par Jean-Luc Gaget, qui opère sur Les Petits Meurtres d’Agatha Christie, le feuilleton avait ses maladresses, mais grâce à l’interprétation énergique d’Anne Consigny, il posait de pertinentes questions sur la difficulté de l’affirmation d’une femme dans le monde politique.

Dès 2012 et pendant trois saisons, Les Hommes de l’ombre, cocréée par Dan Franck, a exploré les liens entre politiques et communicateurs. D’abord avec Nathalie Baye en présidente, puis Carole Bouquet comme femme d’homme politique, la série, intéressante mais souvent peu cohérente, a reposé sur le personnage de Simon Kapita (Bruno Wolkowitch), un stratège préfigurant en partie le Rickwaert de Baron noir – mais ce dernier possède de plus nombreuses dimensions, puisqu’il a été parlementaire et ministre.

Ces tentatives n’ont pas installé un genre régulier, la série politique, dans la fiction hexagonale. En 2016, peu avant l’apparition de Baron noir, le cocréateur Eric Benzekri – qui a travaillé pour le véritable Parti socialiste français – racontait au Temps que le projet de cette série datait de plusieurs années; c’est Borgen qui a convaincu les décideurs, à commencer par les responsables des chaînes, de se lancer dans le domaine politique, jugé particulièrement délicat. Le feuilleton danois a montré que même un petit pays, à la vie politique souvent basée sur le consensus, peut générer de fortes histoires, au demeurant exportables. Baron noir a été vendue notamment aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne.

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