Spectacle

Bartabas, la chevauchée fantastique

L’écuyer français, 56 ans, célèbre les morts au galop et ravit sous le chapiteau du Théâtre Zingaro à Genève

Bartabas, la chevauchée fantastique

Spectacle L’écuyer français, 56 ans, débride des morts-vivants dans «Calacas»

Saisissante comme une suite de versets endiablés, cette fantasia ravit à Genève

L’encens et la poudre. L’église et le préau. Zingaro, ça fouette, c’est son empreinte olfactive. L’autre soir à Genève, le ciel est cru, mais le chapiteau de Bartabas, lui, embaume, parfum de veillée et de western, de liturgie et de carnaval. L’écuyer français, 56 ans, construit son monde à la croisée de la farce et de la pompe, de la grand-messe équestre et du petit galop versifié. Sur la plaine de Plainpalais, Calacas pue l’encens et le pétard. Autant dire que c’est une merveille de spectacle, populaire et personnel, allumé et hallucinant.

A quoi reconnaît-on un artiste? A la cohérence de ses obsessions. Depuis ses premiers Cabarets équestres, au tournant des années 1980, Bartabas conçoit ses pièces tantôt sur le mode du cérémonial, contemplatif ou funèbre, tantôt sur celui de la fugue. Comme Battuta (2006), cette noce tsigane sidérante de joie et d’humour, Calacas mêle ces deux veines. En préambule, la nuit enveloppe l’assistance, dans un bruissement de cloches. La piste somnole encore, on attend son éveil. Mais le spectacle naît dans notre dos, dans la coursive qui ceint le chapiteau. Là-haut passent un à un les criollos, ces disgracieux des plaines mexicaines, parés ici de tous les atours de la mélancolie (lire LT du 1er juin). Est-ce le Styx qui les aspire ainsi, avec leur Charon à capuche?

L’élégie est une modalité du spectacle. Mais pas la seule. Bartabas et sa décoratrice, Laurence Bruley, excellent dans le coup de trique comique. Le troupeau s’est éclipsé. Dans la sciure, des squelettes miniatures jouissent d’une aube éternelle – halo rouge sur la piste. Ils ne sont pas seuls: des dindons se rengorgent dans un orage de cymbales. Sur un cheval passe un oiseau préhistorique. Plus tard, des hommes-tambours, chapeau melon et carrure de gaucho – des musiciens chiliens – imprimeront à nos rêveries une cadence infernale.

Car Calacas, c’est un rythme et un rituel. Une fête des morts à la manière mexicaine, inspirée des dessins de José Guadalupe Posada (1856-1913), cet illustrateur qui déshabille ses contemporains, notables et archevêques, ramenés à l’état ultime, celui d’épouvantail de cimetière. Sa beauté? Chaque scène est un petit poème en prose. Ou un verset satanique. Alternance du bref et du long; sens de la chute; bonheur de la rime et de la correspondance: Bartabas maîtrise sa grammaire. Et s’amuse, scandant son poème de figures, autant de leitmotive et de revenants, cette grande demoiselle qui parade sur son destrier, passante des ombres, fiancée défigurée qui promène son indignité d’un siècle à l’autre; mais aussi ses cavaliers fantômes qui hoquettent sur leur bête; ou encore, ce Pégase qui fuse dans la coursive du haut, juste pour l’extase du galop.

Macabre? Oui, à condition d’admettre qu’il y a dans la fréquentation des morts une joie possible et comme une vitalité. Bartabas cultive ses hantises: dans Triptyk en 2000, des carcasses équines guettaient animaux et danseurs. Dans Calacas , il remodèle un idéal, celui d’une communauté où le mort n’est pas plus séparé du vivant que le cheval du cavalier; où la fureur s’apaise en caresse; où l’enchantement est un fruit partageable. Tenez, cette scène. Une beauté – ou ce qu’il en reste – subit les soubresauts de sa bête. Elle chancelle, s’envole, jupons ébouriffés. Et elle se retrouve en loque dans la sciure. A ses côtés, sa monture paraît philosopher sur la vanité des hommes. C’est ce qu’on appelle, chez Bartabas, la sagesse. Ou la communion.

Calacas , Genève, plaine de Plainpalais, jusqu’au 7 juillet; 1h40 (loc: www.fnac.ch)

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