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Bartabas raconte une vie de cheval

Dans la grande famille équestre, les criollos sont considérés comme des sans-grade. Ils sont pourtant éblouissants dans «Calacas», nouveau spectacle de Zingaro sur la plaine de Plainpalais à Genève. Bartabas dévoile les secrets de ses acteurs hors-pair

Bartabas raconte une vie de cheval

Dans la grande famille chevaline, les criollos sont étiquetés sans-grade. Sur la piste de Zingaro à Genève, ils s’avèrent pourtant éblouissants. Bartabas dévoile leurs secrets

On lui demande de dresser le portrait d’une de ses montures, de nous raconter sa personnalité, son histoire. Bartabas renâcle. «Choisir un cheval? Ha non! Et pourquoi j’en prendrais un plutôt qu’un autre? Et puis, je ne monte même pas dans ce spectacle…» Puis il s’adoucit. Il a trouvé une astuce. «Je vais vous parler de la troupije, c’est un groupe de 19 chevaux.»

Ainsi parle Bartabas, amant de tant de chevaux, mais surtout amoureux du cheval. Le bai, le gris; le grand, le petit; le pur-sang, le sans-grade… Quoique le Français aux habits de bohémien reconnaisse un faible pour les sans-papiers, les rescapés de la boucherie. Comme ce groupe de criollos débarqué un matin au port de Bari et acheté par hasard et par téléphone.

«Ce sont eux, avec leur tête blanche et leur robe noire, qui m’ont inspiré le thème de Calacas», poursuit l’écuyer en nous guidant d’un pas vif vers un chapiteau d’une vingtaine de mètres de diamètre. «Vous ne trouvez pas qu’ils font penser à des squelettes?» Il pénètre dans la tente et soudain, tout n’est que bruissements, frémissements de naseaux et chuintement de cuir et de crins dans une odeur de sciure fraîche. Avec au fond, la jument à la clochette, guide de cet étrange troupeau. Bartabas disparaît au milieu des hongres, happé par des ombres noires et blanches venues quémander des carottes. Il s’éclipse derrière un jarret, réapparaît un instant au détour d’une ganache. Son béret joue avec la ligne des dos, guigne par-dessus un garrot. Mais si, le grand Bartabas s’amuse. Un peu plus loin, devant la caravane d’une membre de la compagnie désignée comme «la gitane», il raconte l’histoire de sa troupe à quatre jambes.

«Chaque cheval a son histoire à Zingaro. Mais je vais vous parler d’un groupe de chevaux qu’en Argentine on nomme une troupije [référence de Bartabas au terme espagnol tropilla, intraduisible]. Les gauchos utilisaient traditionnellement les criollos pour le travail du bétail et ils avaient l’habitude de changer chaque jour de monture. Comme ils cheminaient seuls de ferme en ferme, ils devaient pouvoir emmener leurs chevaux avec eux. Ils ont donc mis une clochette autour du cou de la jument qui portait les bagages, et ont dressé les hongres à la suivre. Aujourd’hui, les fermes continuent à former ces groupes pour des questions de prestige.

«J’aime les animaux qui ont un passé douloureux»

»Ces criollos sont arrivés à Zingaro il y a dix ans. Un marchand les avait importés par bateau à Bari, dans le sud de l’Italie, avec des centaines d’autres animaux. Un ami m’a appelé pour me dire que ce groupe était assez exceptionnel de par le nombre de chevaux et la couleur de leur robe. J’ai dit: «Allons-y! On les achète et on verra bien.» Je fais souvent ça. Une fois qu’ils sont là, ils font partie de la compagnie et à charge pour nous de les assumer et de leur trouver des rôles qui leur correspondent.

»Qu’ils aient ou non des papiers, tous les chevaux sont rebaptisés quand ils arrivent à Zingaro. Comme ceux-ci venaient d’Argentine, on leur a donné des noms de toreros. Un s’appelle Manolete, un autre Cagancho, etc.

»A leur arrivée, ces criollos étaient à peine dressés et ils avaient peur de l’homme car ils avaient été débourrés de manière assez violente. Il a donc fallu faire tout un travail d’approche pour les remettre en confiance, avant de les travailler individuellement. Ensuite, en fonction des capacités de chacun, on les a dirigés vers la voltige, le travail monté ou en liberté.

»J’aime bien les animaux qui ont un passé assez douloureux, c’est mon côté abbé Pierre. Et ça me permet de faire un peu le psychanalyste pour chevaux. Aux ­débuts de Zingaro, comme on n’avait pas beaucoup de moyens, on achetait souvent des chevaux destinés à la boucherie. Aujour­d’hui, on a plus de sous, mais je vois que ça ne change pas grand-chose. Le cheval parfait n’existe pas, quel que soit son prix. On peut trouver de plus beaux modèles avec une meilleure locomotion, mais il y aura toujours un défaut. Ce qui compte, c’est l’amour, et le temps que tu vas passer avec ton cheval. C’est ça qui va lui donner sa valeur. Mon frison [Zingaro], tu m’aurais donné 1 million d’euros que je ne l’aurais pas vendu. Pourtant, sur le marché, il ne valait pas 10 000 euros.

»La suite, ce sont les chevaux qui nous l’inspirent. Quand nous voyons quelque chose qui nous intéresse lors des répétitions, nous construisons une séquence autour. Par exemple, nous avons remarqué que Nimeno, le plus petit des criollos, faisait un drôle de mouvement avec son dos. Michael a donc conçu un numéro assez rigolo au lasso. Il danse debout sur la selle et on a l’impression que le cheval danse avec lui. C’est nous qui nous adaptons aux chevaux, pas le contraire. C’est pareil avec les êtres humains de la compagnie, je ne les engage jamais pour remplir un rôle particulier. Durant le tableau final, qui est assez spectaculaire, ces chevaux galopent en liberté avec des squelettes sur le dos. Comme ils sont noirs avec la tête blanche, on dirait qu’ils viennent d’ailleurs, comme des passeurs.

«Dresser, c’est construire une grammaire commune»

»Les membres de la troupije avaient entre 6 et 10 ans à leur arrivée. Il a fallu trois ans pour les préparer pour Battuta, leur premier spectacle. Ils ont ensuite participé à Darshan et Calacas. Ils sont très rustiques et polyvalents, pas compliqués, et ont une personnalité attachante. Je les trouve assez marrants et Calacas est un spectacle drôle. Personnellement, ce ne sont pas des chevaux avec lesquels j’adore travailler, car je les trouve un peu rustiques, mais c’est aussi ce qui fait leur charme. A mes yeux, toutes les races sont intéressantes. Il faut observer un cheval pour déterminer quelle émotion il dégage et ce qu’il serait intéressant de développer: sa force, sa violence, sa finesse, son sérieux, son côté baroque…

»Mes chevaux n’ont pas besoin d’avoir un caractère particulier. Combien de fois on m’a appelé en me disant: «J’ai un cheval taré, il serait parfait pour vous.» Chez les gens, j’aime l’énergie intérieure, l’envie de donner. Pour les chevaux, c’est pareil, mais c’est une qualité qui se développe avec le travail. Le dressage est un équilibre. Il faut muscler les chevaux et les assouplir, mais sans les abrutir pour ne pas leur ôter leur générosité. Ils doivent être préparés mentalement et physiquement pour pouvoir donner d’eux-mêmes ce qu’on leur demande. Dresser un cheval revient à construire un vocabulaire commun, puis une grammaire commune, et ensuite dire des poèmes ensemble.

»Les chevaux de la troupije ont un rapport intéressant entre eux, contrairement à ceux qui vivent en box. D’ailleurs, leur mental est très différent. Ils sont plus indépendants et moins peureux. Comme ils ont une petite «vie sociale», ils n’ont pas non plus le même rapport à l’humain qu’un cheval qui passe vingt heures sur vingt-quatre à nous attendre dans son box. Ça se ressent dans leur manière de travailler.

«Ils m’ont appris l’écoute»

»Ils sont tout le temps en mouvement, la nuit comme le jour. Ils se disputent un peu – jamais fort, car ce sont des hongres – mais ils se mordillent, imposent le respect, bougent, se couchent. Je peux passer des heures ou des nuits entières à les regarder. Dans Calacas, je ne me suis pas servi de leurs relations, mais ça a été le cas pour un spectacle précédent où ils étaient tous en groupe. Quand le spectateur arrivait, ils jouaient ensemble librement sur la piste.

»Si je ne devais retenir qu’une chose que m’ont apprise les chevaux, c’est l’écoute. Pour une raison simple: je fais du théâtre avec des êtres qui ne parlent pas. Il est donc d’autant plus nécessaire de les écouter pour détecter ce qu’ils sont en train de me dire avec leur comportement, leur positionnement dans l’espace, leur attitude, leur regard. Ça m’a enseigné le langage du corps et c’est aussi utile pour comprendre les humains. Avec des mots, on dit parfois des choses qu’on ne pense pas, on baratine. Alors que le corps ment rarement.»

Calacas, jusqu’au 7 juillet 2013, Genève, plaine de Plainpalais. Loc. www.fnac.ch

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Jérôme Garcin

dans «Bartabas, roman»

«Je suis venu à Zingaro parce que j’aimais les chevaux. J’ai aimé Bartabas parce qu’il ne se contentait pas de les honorer: à sa manière, qui est unique, il les réinventait et leur restituait leur part éclatante de légende»
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