Achevée dimanche soir par le concert solo de Jean-Louis Aubert, la dixième édition des Francomanias de Bulle a vécu un anniversaire qui a cumulé les satisfactions chez ses organisateurs. En tous points, de la fréquentation record de ses six soirées à la qualité artistique disséminée désormais dans les quatre lieux qui rythment la vie du festival bisannuel (lire ci-contre). Vendredi et samedi, ce sont surtout deux artistes phares de la chanson pop-rock francophone qui faisaient halte à Bulle pour présenter chacun sur scène, et en première suisse, le fruit de leur dernier album. D'un côté Etienne Daho, éternel beau dandy pop depuis 1981, se produisait en vedette samedi soir à la salle CO2. De l'autre, Alain Bashung, âme du rock en sursis, qui trafique les mots depuis trente ans investissait vendredi le cœur de l'Espace Gruyère.

Dans ce fantasmé duel à distance, c'est le choc des styles qui frappe au final. Tandis que l'«Obsession Tour» de Daho affiche le plus souvent une minutieuse scénographie façon boîte de nuit plus clinquante qu'addictive, la tournée «Bleu pétrole» de Bashung joue dans la pénombre et plus sobrement sur les dérives climatiques. Suscitant plutôt le silence que la danse. Esthétiquement, ce fut donc feux d'artifice (Daho) contre feux de Bengale (Bashung); artifices contre précipices.

Avec ce sentiment que Daho a surtout voulu passer en revue les tubes de son élégante carrière («Comme un igloo», «Epaule Tatoo», «Saudade», «Heures hindoues», «Ouverture», «Le grand sommeil», «Des attractions désastres» ou «Mon manège à moi»), en revenant ça et là au récent et plus intimiste répertoire de L'invitation. Alors que Bashung a semblé essentiellement s'appuyer sur ses ultimes chansons, glissant parcimonieusement un œil dans le rétroviseur: «Vertiges de l'amour», «Malaxe», «Madame rêve», «Samuel Hall», «Fantaisie militaire», «A perte de vue», «What's in a Bird».

Costumes noirs pour tous deux en revanche. Chemise entrouverte pour un Daho chic contre chemise blanche haute de col sous chapeau borsalino du côté d'un Bashung aux allures de Blues Brothers sévère. Jeux de lumières multicolores sur la scène d'Etienne, pénombre et clair-obscur de rigueur sur celle d'Alain. Légèreté contre gravité? En tous les cas, les éclairages suggèrent d'emblée les tonalités sonores comme esthétiques que prendront leurs deux prestations.

A ce titre-là, rien que les entrées en matière de Daho et Bashung divergent fondamentalement. Bien que leurs deux voix soient mises au premier plan, Bashung ouvre immédiatement une brèche. Il bouscule les derniers incrédules avec la vertigineuse longueur de «Comme un lego». Neuf minutes qui balaient la désolation de l'humanité. Raccroché au poids des maux et au lyrisme d'un exercice déjà toxiquement atmosphérique, le public observe Bashung juché sur un tabouret avec sa guitare acoustique. En même temps sans doute qu'il scrute les signes extérieurs de la camarde divulguée sur la place publique. Emotion. Un ange passe.

Daho a choisi de jouer les chefs d'orchestre pour afficher le septet qui l'accompagne, dont une section de cordes toutes féminines. Leurs étincelantes robes de soirée tranchent avec les mines sombres du restant masculin du groupe. Bienvenue, «yeah, yeah», sur la piste de danse sophistiquée d'une première moitié de spectacle d'où l'on ne retient hélas que les poses de l'architecture scénographique d'ensemble et les gestuelles maniérées de Daho. Une mécanique rodée dénuée d'émotion hormis quand, dans de salutaires économies rythmiques, les beaux (dé) vers du fringuant quinquagénaire parviennent enfin à affleurer («Nous aurons toute la mort pour vivre avec tes remords, mes regrets» extrait des «Fleurs de l'interdit»). Reste, sans chauvinisme déplacé, la basse anguleuse du Romand Marcello Giuliani dont les incises métalliques ou plus sensuelles apportent quelques suppléments d'âme à un concert sons-lumières-projections qui revêt le plus souvent la forme d'un «show off». En dépit d'une seconde moitié à l'électro-pop-rock plus racée.

Au contraire d'un Bashung jamais démonstratif qui a pris immédiatement aux tripes. Imposant la puissance de sa voix charnelle et celle d'un univers tout en touches impressionnistes et lancinances jamais funèbres. Et enchaînant, après le panoramique «Comme un lego», «Je t'ai manqué», «Hier à Sousse», «Samuel Hall», «Venus» et «La nuit je mens». Entre rock à l'onirisme somnambule, chansons incantatoires et retours sur terre sans lyrisme, Bashung apparaît en osmose avec quatre musiciens. Son charisme terrasse alors que les mots se contentent de suggérer. A l'inverse d'un Daho qui s'ébat dans les attitudes séductrices et se débat sous une chape sonore et scénographique pour capter davantage l'attention. Une véritable opposition stylistique.