Gueules de talent (2)

Basil Da Cunha, les ailes du réel

Le cinéaste lausannois puise ses couleurs dans les favelas. Deux de ses fables humanistes et fantastiques ont déjà été montrées au Festival de Cannes

Il porte un nom de nuage, Nuvem, et il «rêve les yeux ouverts». Il aime la fille du bar. Selon le thaumaturge du coin, il n’y a qu’un moyen pour s’attirer les faveurs de la belle: trouver un poisson-lune.

Balayeur dans les docks, Zé ressent l’appel du large. Il économise pour se payer un voyage vers sa Terre promise, la Suède… Avec le magot, sa femme achète une machine à laver. Zé assomme la voleuse et part en prison. Mais aucun mur ne peut enfermer les rêveurs. Un iguane sur l’épaule, Zé finit par embarquer, au son du fado.

Tournés dans une favela de Lisbonne, Nuvem – Le Poisson-lune (2011) et Os Vivos Tambem Choram (Les vivants pleurent aussi) (2012) ont été sélectionnés deux années de suite par le Festival de Cannes. Ce n’est pas par hasard: ces deux moyens métrages brûlent d’une flamme rare.

Zé dit: «J’aime pas les types qui parlent peu. On ne sait jamais ce qu’ils pensent.» Basil Da Cunha, lui, parle beaucoup. Avec une franchise, une passion qui allument son regard clair et font la force de ses fables fantastiques.

Né en 1985, à Morges, il est devenu cinéaste «en faisant, en pratiquant». Lorsqu’il a 10 ans, son père achète une caméra vidéo. Le premier soir, il commence à filmer les images qu’il exprimait jusqu’alors en dessinant. L’onirisme du cinéaste s’enracine au plus profond du réel. Il a tourné ses films, courts métrages (La Loi du talion, A côté), Nuvem, Os Vivos…, et encore L’Enfant de la lune qu’il est en train de monter, avec des non-professionnels, les gueux, les besogneux, les nécessiteux de Suisse ou du Portugal, les deux pays entre lesquels il se partage.

Il a des principes: «Ne pas tourner dans une rue sans connaître tous les gens qui y habitent. Le réalisateur n’est pas Dieu: ce qui est au cœur du film, c’est l’acteur. Jamais la machine cinématographique ne doit être au-dessus des gens.» Mêlant d’inextricable façon le travail et la vie, il laisse ses interprètes improviser sur un thème donné, comme en jazz. «La réalité sublime le scénario. Les gens sont très généreux, ils trouvent des idées poétiques incroyables.» Il cite ce marginal des Pâquis qui se justifiait de ne pas offrir de fleurs à sa copine en affirmant: «Elle a déjà la plus belle des fleurs, c’est moi.»

Ces tournages impliquent d’autres façons de penser le financement: équipe réduite, budgets dérisoires. Sur Nuvem, «on avait juste de quoi manger et boire». Basil Da Cunha se bat pour que l’argent serve aux choses essentielles. «A acheter du temps. A payer les gens avec dignité. On n’arrive pas dans le bidonville pour imposer des concepts. Ce n’est pas du «porno-pauvreté. Ni du cinéma social grisonnant. On essaye de rendre aux gens leur beauté. On fait des images sensuelles». Comme cette cuisine où le rose framboise de la machine à laver et le vert pistache du mur composent un tableau aussi beau que la devanture du marchand de glaces.

Basil Da Cunha se sent investi d’une mission, forcément politique. «Un film, c’est quoi? Le regard d’un individu sur la réalité. Dans mes films, on va voir de l’amour. Je regarde les gens qui sont méprisés, niés, car ce sont ceux que j’aime.»

Fraîchement diplômé du Département cinéma/cinéma du réel de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) Genève, Basil Da Cunha a participé dans le cadre de l’école à La Faute à Rousseau, cette collection de courts métrages réinventant la pensée du philosophe. Il a imaginé trois chauffeurs de taxi en pleine dispute existentielle dans L’homme est-il bon? A cette question, le jeune cinéaste répond: «Oui, fondamentalement.»

Cet amour du prochain, il le doit à son père, professeur à l’Institut de géographie de Lausanne, et à sa mère, artiste. Des parents «généreux, animés par une conscience sociale. Il y a des gens qui ont peur des autres. Dans la favela, je suis comme un poisson dans l’eau, alors que la police n’y va pas, que je suis le seul Blanc à y vivre».

Basil Da Cunha attribue son humanisme impavide à la Suisse dans laquelle il a eu la chance de grandir «avant que l’UDC ne fasse trop de dégâts». Il déplore que les valeurs de la gauche soient bafouées. «A chaque crise, les gens ont besoin de coupables. Au cinéma, il n’y a plus que des remakes et des films de super-héros. On se réfugie derrière des figures paternalistes et fascistes.» Il ressent de la colère contre les gens de sa génération qui pensent que le pouvoir d’achat est une valeur. Né entre deux cultures, mais n’appartenant à aucun milieu, aucune chapelle, Basil Da Cunha sait que «la plus grande richesse, c’est d’être libre».

«Jamais la machine cinématographique ne doit être au-dessus des gens»

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