En 2013, il présentait son premier long métrage, Après la nuit, à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. Là même où il avait déjà montré deux de ses courts métrages. Et l’été dernier, c’est dans la compétition officielle du Locarno Festival que Basil Da Cunha dévoilait son deuxième long, O fim do mundo. Diplômé de la HEAD genevoise, le cinéaste grandi en terre vaudoise y retrouve le quartier lisboète et créole de Reboleira, qu’il connaît parfaitement pour s’y être en partie installé, et où il a formé autour de lui une troupe de comédiens amateurs jouant pour certains des personnages proches de leur quotidien.

Après la projection du film à Locarno: Retour à la favela miracle

Mais là où Après la nuit tendait vers une certaine forme de réalisme, O fim do mundo flirte, dans sa deuxième partie du moins, avec le polar. Tout juste sorti de maison de correction, contraint de cohabiter avec sa belle-mère, le jeune Spira va avoir toutes les peines du monde à se réacclimater avec la vie d’un bidonville dont les habitants voient les uns après les autres leur maison détruite par le gouvernement, et où règne un caïd à la petite semaine.

La force du cinéma de Basil Da Cunha, c’est la manière dont tout est à la fois extrêmement écrit et totalement spontané – il a pour habitude de ne rien laisser filtrer de son scénario et dévoile les enjeux d’une scène au moment du tournage. Il y a dès lors, dans ses films, quelque chose d’immersif, d’hypnotique parfois, à l’instar de cette longue séquence de fête qui, placée au début, imprime un rythme lancinant à un récit qui ira ensuite crescendo. Entre un baptême inaugural et un enterrement final, structure donnant à son film une dimension tragique, shakespearienne, le Romand construit une histoire finalement simple, mais transcendée par une mise en scène organique, toujours en mouvement, qui lui donne une belle profondeur.

«Le Temps»: Etait-ce dès le départ une évidence de tourner de nouveau à Reboleira?

Basil Da Cunha: Bien sûr! Ça fait une dizaine d’années que je travaille là-bas et, avec le temps, quelque chose de précieux s’est mis en place. Avec toutes les histoires que je récolte, tout ce que je vois, il y a même encore matière à plein d’autres films; je pourrais en faire trois ou quatre sur chaque personne que je rencontre. Ce quartier est un petit microcosme où il se passe des choses qui n’arrivent nulle part ailleurs. Mais O fim do mundo est un peu différent de mes films précédents vu que je l’ai tourné avec la nouvelle génération, avec des acteurs plus jeunes.

Vous êtes en quelque sorte devenu l’œil de Reboleira. Vous ne pouvez plus vous cacher. Travaillez-vous toujours de manière sauvage, comme à vos débuts, ou avez-vous dorénavant des autorisations de tournage officielles?

Je garde mon côté sauvage! C’est important qu’on conserve la même façon de travailler, avec à la fois la dimension de risque et de jeu. Le risque, parce qu’on ne rentre pas dans un système classique de fabrication d’un film; notre méthode permet de capter des moments assez réels, mais sans perturber la vie du quartier. Et le jeu, avec cette envie de toujours avoir le même plaisir. Comme je suis aussi à l’image, je peux filmer de l’intérieur, garder une proximité avec les acteurs. Je n’aimerais pas avoir dix assistants entre eux et moi, comme je n’aimerais pas des gens qui fassent de ce quartier un décor. Je veux qu’on laisse la vie exister. L’idée est d’avoir une immersion permettant au spectateur de faire partie de Reboleira, de ne pas être un simple observateur comme dans le cas d’un reportage de télévision.

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Est-ce difficile de tenir la caméra et de diriger les acteurs en même temps?

Au contraire, le fait que je filme à un mètre et demi des gens me permet de toucher leurs bras, de faire des signes. Je travaille avec des prises très longues durant lesquelles je ne fais que diriger. Et lors d’une prise, on fait plein de plans différents, on reprend des bouts de phrases. Si j’étais à distance, derrière un moniteur, je ne pourrais pas avoir ce lien avec les acteurs.

A vous entendre, on a l’impression que vous êtes autant chorégraphe que cinéaste…

Complètement, c’est exactement ça! C’est une danse, et on improvise comme dans le jazz. C’est une chorégraphie entre moi, les acteurs et l’ingénieur du son qui doit accompagner mes pas. On tourne à 360 degrés, avec le défi consistant à faire en sorte que ce ne soit pas naturaliste, car dans ce film on épouse les codes du film de genre.

«Après la nuit» avait en effet une approche parfois documentaire qui ici a disparu…

Ce film est plus précis, il y a moins de descriptions, les séquences ont des enjeux plus clairs en termes de mise en scène, avec des intentions qu’on essaie de respecter pour maintenir la tension. Le récit emprunte les codes du film noir et une forme de dramaturgie qui vient des films de gangsters, même s’il s’agit aussi d’un film poétique, d’un film politique, d’une histoire d’amour.

Le personnage central, Spira, rappelle Sombra, qui lui aussi, dans «Après la nuit», sortait de prison. Comment est-il né?

Ce personnage est arrivé tard. Au départ, je suis parti sur une histoire d’innocence, sur deux enfants donnant une leçon aux adultes en sauvant le quartier. Mais entre l’écriture et le tournage, les jeunes auxquels je pensais étaient devenus des adolescents et ils n’étaient plus vraiment innocents… J’ai donc réécrit l’histoire. Et en marge des deux personnages qui existaient déjà – Giovanni, qui ne croit qu’aux vertus du crime organisé à l’ancienne, et Chandi, qui rêve de partir vivre à la campagne – il m’en manquait un troisième, une sorte d’antihéros qui serait le reflet de son époque.

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C’est ainsi qu’est né Spira, qui est très éloigné de l’acteur qui l’incarne, car inspiré d’une autre personne, mais que je ne voulais pas dans son propre rôle. Son histoire m’avait beaucoup frappé: il s’agit d’un môme qui est parti vers 8-9 ans en maison de correction, et qui a dès lors perdu son innocence, comme si on lui avait volé son enfance. Il est le produit d’une société où on fait plus de répression que d’éducation. C’est un laissé-pour-compte, et c’est à travers lui qu’on va découvrir le quartier dans lequel il est devenu comme un corps étranger.


O fim do mundo, de Basil Da Cunha (2019), avec Michael Spencer, Marco Joel Fernandes, Alexandre Da Costa Fonseca, Iara Cardoso, 1h47.

Séance spéciale en présence de Basil Da Cunha, mercredi 11 mars à 20h30, Pathé Les Galeries, Lausanne.