Basquiat, jambes en l'air, qui se dandine avec Madonna, sa maîtresse de trois nuits. Basquiat qui baise la joue de Keith Haring, les mains d'Andy Warhol. Il y avait du mondain en Jean-Michel, fils de Brooklyn et des tropiques dont l'existence furtive fut celle d'un héros métropolitain tourné en héroïnomane overdosé. C'était en 1988, il avait 27 ans. Et New York entamait au même instant une longue décadence créative, qui semble durer toujours. En filigrane de cette rétrospective, où New York consacre son enfant le plus désinvolte, la question taraude de savoir si cette ville aseptisée pourrait encore aujourd'hui accoucher d'un tel phénomène.

Si Jean-Michel Basquiat incarne à sa manière propre le prototype du Frankenstein fabriqué par le microcosme de l'art à Manhattan, sa défiance vis-à-vis des récupérations annoncées le situe parmi les artistes du soupçon. Pour lesquels la fin du siècle dernier laissait autant présager de la mise à mort du mythe Van Gogh (celui de l'anonymat et de la misère) que des cannibalismes du marché. Cette exposition, ouverte au Brooklyn Museum, sur les terres mêmes du peintre, remet l'église picturale au milieu du village global. Quelque surjouée que fut la brève carrière de Basquiat, son œuvre s'affirme dans la durée. Au-delà du premier choc frontal.

Il est peintre, en effet. Presque en soi une provocation. Dans Basquiat, le film de Julian Schnabel, autre peintre fasciné par la grâce au mieux «sauvage» et au pire «nègre», on voit Basquiat enfant vaciller devant Guernica de Picasso. Il y a sans doute les répercussions immédiates de cette rencontre visuelle, chez Basquiat. Mais il y a davantage, et c'est là que le Brooklyn Museum convainc, un fourbi d'intuitions esthétiques qui répond au New York des années 80. Basquiat débarque en graffiteur de bouches de métro, de murs briqués, il signe SAMO © (pour «Same Old Shit»), où le copyright sarcastique anticipe déjà la «starification».

Dans la rétrospective, un chapitre entier est réservé aux séquelles hip-hop dans les travaux de Basquiat. Il faut voir l'époque. Le peintre est contemporain des premiers sound systems du Bronx, il côtoie les gloires futures du rap, il reçoit sans doute d'eux le concept africain du griot (qu'il orthographie à l'hispanique «grillo», dans ses toiles). Basquiat enregistre même des disques scandés qui en font un initiateur ignoré du mouvement. Le peintre paraît totalement perméable aux accélérations de son temps, quand il enfle les urgences identitaires des ghettos africains américains.

A la manière hip-hop, il mixe les données historiques (esclavagisme, ségrégation), les nouvelles mythologies urbaines et des pantins sanguinolents. Dans une écriture raturée d'enfant véloce. Et une fulgurance graphique dont la moitié des peintres d'aujourd'hui, qui lui sucent la moelle, n'épuise pas l'expressivité. Alors, oui, New York transpire ici, dans son métissage contraint, son racisme courant, le jazz, la passion simple pour l'ancienne culture européenne.

Mais, en réalité, c'est un autre carambolage génétique qui se fixe en ces triptyques en porte de bois, ces toiles tendues fissa et ces icônes de papier. Jean-Michel Basquiat est Haïtien de père, Portoricain de mère. Et les concrétions syntaxiques qu'il anime puisent d'abord dans le «traficotage» caribéen. Basquiat peint Exu, diablotin vaudou des travers assumés. Il flanque ses grands formats de têtes de mort, de croix poreuses. Basquiat, comme les peintres de Port-au-Prince qui ont hérité de lui autant qu'ils l'ont alimenté, pratique un réalisme magique flanqué sur le ventre par l'expérience du bitume.

Il y aura donc, chez Basquiat, une proximité à des quêtes limites, comme celles filmées au Ghana par Jean Rouch dans Les Maîtres fous. Soit une adaptation – hystérique en apparence, à la hauteur des névroses de la colonisation en réalité – d'une tradition millénaire aux flux contemporains. La peinture de Basquiat, sorte de voyance rimbaldienne où toutes les rationalités s'agitent, relate comme nulle autre l'expérience urbaine, le retour des mystiques, la mixité des journaux intimes.

Il semble se focaliser sur l'empreinte noire, l'Afro-Amérique encastrée dans son histoire, mais il traite en fait du quotidien humain quand il succède à la modernité. Dans ce cataclysme de couleurs criardes et de signes rigides, où Mark Twain croise les Negroes, où l'ensemble des découvertes scientifiques sont condensées d'une main d'enfant fragile en trois mètres carré de tissu cloué (à la manière de Cy Twombly, exposé au Whitney Museum), Jean-Michel Basquiat réussit à embrasser notre présent. Voilà précisément ce qu'il demandait à sa peinture.

Basquiat. Brooklyn Museum (200 Eastern Parkway Brooklyn New York, tél. 001/718 638 5000) Me-ve 10-17h, sa-di 11-18h, jusqu'au 5 juin.

Rens. http://www.brooklynmuseum.org