Musique

Bastian Baker à la conquête des stades

Lancé depuis mai dans une tournée mondiale en première partie de Shania Twain, le rockeur vaudois a épaissi son cuir, remuant des stades, seul en scène, à coups de chansons positives. Rencontre à Amsterdam alors qu’il vient de publier son quatrième album

D’abord l’affirmer: on aime bien Bastian Baker. Depuis le single Lucky (2011), on suit avec tendresse la trajectoire d’un jeune songwriter dont le répertoire folk sensible et la jolie gueule lui valent tant adulation que détestation. Dans un pays où les hérauts pop rament pour exister et davantage encore pour s’exporter, sa popularité exalte ou crispe, poussant ses détracteurs à prétendre n’importe quoi à son sujet.

En effet, pour jouir d’une attention médiatique soutenue depuis huit ans, avoir participé à des campagnes publicitaires nationales, voir ses disques réaliser des scores de vente estimables ou ses concerts afficher régulièrement complet, «B.B.» œuvre toujours pour qu’on voie en lui non une «créature du marché», mais un artiste bosseur et doué. Bastian Baker, son quatrième album, vient de paraître. Il est de qualité. Pour en parler, on a filé à Amsterdam retrouver l’intéressé. Ce soir-là, il y donnait son 62e concert en première partie de la star country Shania Twain.

De New York au Brésil

Les canaux désertés. Les terrasses bondées. Des types étendus torse nu sur l’herbe. Des filles arborant robe ample et chapeau mou pédalant en quête d’ombre. Ecrasée par le soleil, Amsterdam se goûte au ralenti en cet après-midi d’octobre. Assis sur les marches d’un hôtel de Raamplein, on retrouve Baker: t-shirt gris, jean usé, lunettes de soleil sur le nez et air nonchalant de prince-né. Avec lui, l’équipe de l’émission de la RTS 120 minutes venue le suivre durant une journée.

Jusque-là, la télé suisse avait peu entrepris pour rendre compte de ce que Bastian vit depuis le printemps passé: cette tournée vécue en première partie du «Now Tour» de Shania Twain qui l’a déjà mené de Vancouver à New York, du Brésil à l’Irlande, demain de Melbourne à Auckland. «J’ai rencontré Shania au Montreux Jazz Festival en 2012, explique-t-il. On est restés en contact jusqu’à se rapprocher ces dernières années. Tous les deux, on fait des mélodies qui rassemblent, à la croisée du folk, de la country et de la pop. En 2015, elle m’a proposé d’ouvrir trois de ses shows. Comme ça s’est bien passé, j’ai proposé mes services pour la tournée suivante. Shania et son mari, Frédéric Thiébaud, qui gère ses intérêts, en ont parlé à Live Nation qui produit ce tour. Après des échanges serrés, ça s’est fait.»

«C’est qui ce guignol?»

Le 3 mai se lançait ainsi à Tacoma une virée programmée durant sept mois et 77 concerts. Du Staples Center de Los Angeles au Centre Bell de Montréal ou au O2 de Londres, Bastien Kaltenbacher de son vrai nom, 27 ans, s’engageait pour chauffer en guitare-voix des stades d’une capacité moyenne de 15 000 places. Cherchez: avant lui, aucun artiste suisse pop n’a connu expérience comparable.

Je travaille avec le public. Je monte sur scène, je fais rire les gens, je chante des trucs pas trop nuls et à la fin de ma demi-heure, ça va, franchement!

Bastian Baker

«Les deux ou trois premiers shows, c’était tendu, concède-t-il, tandis que notre taxi parvient aux abords d’un vaste édifice construit face au stade Amsterdam ArenA. J’avais la pression de la centaine de gens qui bossent sur la tournée. Beaucoup se demandaient: c’est qui ce guignol? J’ai dû convaincre de ma légitimité. Moi, j’ai toujours envie d’être sympa avec tout le monde. Là, je me suis rendu à l’évidence: sur une production de cette envergure, t’as pas à devenir pote avec chacun. Une fois compris ça, c’était plus facile.»

«Je travaille avec le public»

La veille, c’était le Sportpaleis d’Anvers et ses 18 000 sièges. Ce soir, le Ziggo Dome salle high-tech aux murs extérieurs bardés de 840 000 LED. Cette année, s’y sont produits U2 ou Justin Timberlake. Ce soir, au tour de Shania. Dix-sept mille billets ont été raflés. Si on avait jusque-là toujours vu Baker se produire en ses terres, du Paléo au X-TRA de Zurich, on ignore comment il parvient à séduire des foules ayant d’abord payé leur ticket pour écouter That Don’t Impress Me Much de l’idole canadienne, et pas Tattoo On My Brain. Pour reprendre le refrain de Man! I Feel Like A Woman de Twain et non celui de Leaving Tomorrow. «Chaque fois, je travaille avec le public, explique-t-il. Je monte sur scène, je fais rire les gens, je chante des trucs pas trop nuls et à la fin de ma demi-heure, ça va, franchement!»

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Avant d’accéder aux coulisses du Ziggo Dome, d’abord la galère: le taxi refusant de s’engager dans l’accès réservé au personnel technique, un opérateur nous en interdisant ensuite le passage, enfin un type en costard surgissant et, saisissant Bastian par le bras, lui intimant l’ordre de «faire le tour». Après l’intervention bienvenue du road manager, on suit finalement le Vaudois, étui de guitare en main et sac sur l’épaule, vers les backstages.

Deal de départ

Dans cette suite impersonnelle de salles de taille moyenne, une partie de l’équipe de Shania Twain s’active: habilleuses repassant une collection de robes pailletées, danseurs sur le point de s’échauffer, assistants concentrés sur leur laptop ou causant logistique au téléphone. «Coolitude» naturelle et sourire constant, on observe «B.B.» avancer ici comme en son domaine, un mot aimable lancé à chacun, puis s’installant, flegmatique, dans sa loge, son sac jeté sur une table d’appoint. «Je n’ai pas de rituel avant un concert, dit-il. Je gère l’immédiat: faire checker ma guitare par un technicien, apprendre quelques mots de la langue locale, m’occuper de mon linge. Le sale, je l’amène à mes copines chargées de l’intendance. Le propre, je le prends dans une valise placée dans le «star bus» de Shania. Comme je suis autonome sur cette tournée où tout est à mes frais, j’ai dû trouver des combines.»

On s’étonne: Baker aurait embarqué dans une superproduction amenée à couvrir trois continents sans percevoir de cachet? «C’était le deal de départ, explique-t-il. Avant de m’engager, j’ai fait une étude de budget. En étant rigoureux, j’arrive à m’autofinancer entre les «plans», les royalties et le merchandising. Du coup, je peux rester dans un lieu si ça me plaît, puis rejoindre la tournée par mes propres moyens. J’aime ce flow.»

«Bedankt Amsterdam»

Liberté, flexibilité et appétit aiguisé: parler avec «B.B.» des années traversées depuis Facying Canyons (2015), c’est l’écouter vanter les mérites d’une course où il n’y a plus vraiment de port d’attache, où les opportunités décident des choix, où les mélodies naissent d’événements parfois singuliers poursuivies «au gré du courant», comme il dit. Bastian Baker, son quatrième disque, conte cette mue. Aux journalistes néerlandais qui défilent dans sa loge, il rapporte dans un anglais nickel les épisodes heureux qui ont mené à sa conception: la découverte de Nashville à l’invitation de son pote hockeyeur Roman Josi, la rencontre avec Caleb Followill, chanteur des Kings of Leon, les allers-retours opérés entre New York, L.A., Toronto et «Music City», où ont été pliées les 14 chansons qui fondent cet album.

Nouveauté: quand l’auteur de 79 Clinton Street (2013) composait jusqu’ici en solitaire, il a cette fois notamment invité les songwriters Vlad Holiday ou Jacquire King à l’épauler. «Ces collaborations ont dynamisé mon mode de composition», reconnaît-il. Et rénové ses choix esthétiques. De là, les reliefs pop de All Around Us, la ballade au piano You Should Call Home ou l’électro serein de Stay, single interprété ce soir au Ziggo Dome.

Pour l’écouter, on se place au dernier rang d’une salle comble et disciplinée. A côté de nous, un groupe de dames bien mises, la cinquantaine, d’abord indifférentes au mignon en t-shirt et bottines noirs qui joue Follow The Wind seul en scène, son blase projeté en très grand format derrière lui. Puis quelque chose bascule. D’une décontraction sidérante, badinant agréablement banane aux lèvres entre chaque chanson, Baker embarque l’audience endimanchée aux premières notes de Hallelujah, reprise risquée de Leonard Cohen hier sublimée par Jeff Buckley. L’honnêteté voudrait ici qu’on admette avoir avant cette nuit souvent trouvé «B.B.» bon, mais rarement poignant. Il touche indiscutablement qui l’écoute, cette fois, embarquant ce public poli et demeuré assis lors d’un final enthousiaste où le gosse de Lausanne court en tous sens, sue, harangue, parvenant à faire chanter le chorus de Leaving Tomorrow (2014) à 1000 gosiers néerlandais. «Bedankt Amsterdam!»

Comme une mère à son fils

La scène à peine jouée, on hallucine cette fois. Peu auparavant, on trouvait déjà gonflé d’entendre Bastian inviter qui veut à le rejoindre au stand du merchandising. Combien de badauds allaient se déplacer pour rencontrer un inconnu quand Shania Twain allait bientôt se montrer? Tout au plus une dizaine? Une grosse centaine se présentait finalement, donnant lieu à une scène insolite où le Suisse se prêtait à un bain de foule fait d’accolades, baisers, bons mots et selfies à la demande de gens pour qui, à peine trente minutes plus tôt, il n’existait simplement pas! «Aux Etats-Unis, il y avait parfois 400 personnes qui me retrouvaient après mon set, s’amuse-t-il. Je sais qu’un bon soir se profile à l’instant même où je mets un pied sur scène.» Cris, hurlements, applaudissements nourris et martellement d’une caisse claire nous parviennent, maintenant. Les fans fraîchement déclarés de «B.B.» brusquement disparaissent. A commencé le concert de Shania Twain…

L’idole aux cinq Grammy Awards et quelque 80 millions d’albums vendus dans le monde, on a d’ailleurs plus tard le privilège de la rencontrer dans l’intimité de son bus privé. «Privilège», parce que l’auteure de Swingin’With My Eyes Closed interprété sur scène avec Baker refuse toute interview durant cette tournée. Mais là… Là, c’est différent, puisqu’il s’agit de parler de son protégé.

Affable malgré la fatigue, l’héroïne de Now (2017), bolide pop certifié platine, loue dans un français exquis «l’expérience», «le talent» et «l’authenticité» d’un garçon en qui elle admet se «reconnaître», poursuivant: «Quelqu’un d’aussi jeune capable de proposer un spectacle guitare-voix avec constance et charisme est rare. Je sais bien que j’ai tendance à lui parler comme une mère à son fils (rire), mais je lui donne tout ce que je peux, car je crois qu’en raison de son talent, il le mérite.» Baker? Sans rien lui rapporter des compliments de son «mentor», on le quittera plus tard face à son hôtel, après un verre partagé et de sa part un trouble passager: «Ce que tu as vu ce soir, demande-t-il, les gens en Suisse se rendent compte de ce que ça représente, tu crois?»


Bastian Baker, «Bastian Baker» (Phonag Records). En concert le 22 mars 2019 à Lausanne, Les Docks.

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