Grande Interview

Bastian Baker: «De nouveaux talents doivent alimenter la musique suisse»

Le chanteur sort ces prochains jours son troisième album. Rencontre avec un des plus gros vendeurs de CD du pays et rare représentant d’un secteur, le show-business, appelé à se développer en Suisse

Le chanteur sort ces prochains jours son troisième album. L’artiste de 24 ans travaille d’arrache-pied pour construire une carrière toujours plus internationale. Rencontre avec un des plus gros vendeurs de CD du pays et rare représentant d’un secteur, le show-business, appelé à se développer en Suisse

Le Temps: Vous sonnez de plus en plus rock avec ce nouvel album, «Facing Canyons»?

Bastian Baker: Mon style évolue sur tout l’album. Je suis très inspiré par Robert Francis sur une chanson, mon artiste préféré, après il y a de l’inspiration folk jusqu’à un titre un peu upbeat et funk inspiré de Mark Ronson et Bruno Mars avec une amorce très accrocheuse. C’est resté une jam en studio. J’aime enregistrer comme cela: tous les musiciens dans la pièce, moi derrière la vitre pour voix et guitare et nous enchaînons les prises pour avoir la bonne. Ensuite, il y a bien sûr de la production mais la base est enregistrée live.

Comment travaillez-vous?

Nous avons enchaîné les enregistrements sur quelques jours en Angleterre. Nous avions plein de titres à l’issue de cela et, au final, la frénésie a créé l’album. J’écris mes morceaux sur mon smartphone en prenant des notes et en chantonnant sur le dictaphone. Il y a toujours un titre que j’appelle le dernier jet, celui que j’écris juste avant d’entrer en studio. Sinon, j’ai toujours un peu la même équipe avec moi, que ce soit l’ingénieur du son – talentueux et trois fois moins qu’en Suisse – et les musiciens pour la tournée. Là j’avais besoin de guitares acoustiques, de la mandoline de banjo, d’où un son plus «ricain».

Quel est le challenge d’un tel album?

Le cliché veut que si vous réussissez bien votre premier album, le deuxième vient comme une confirmation – ou annonce votre disparition – et le troisième en découle. En Suisse, le challenge c’est de continuer à intéresser les gens, d’être capable de délivrer une bonne prestation sur scène avec ton répertoire, d’avoir des chansons qui continuent de passer en radio car c’est de là que découlent les entrées en concerts. C’est un challenge agréable car ici nous sommes bien implantés, nous continuons donc à enregistrer pour faire de bons concerts.

Et à l’international?

Nous avons beaucoup voyagé cette année: Chine, Brésil, Argentine, Chili, Japon, Thaïlande, etc. La sortie de l’album ne concerne que la Suisse. Au printemps, la sortie s’effectuera au niveau international en synchronisant notre présence avec des concerts sur place. Nous sommes une structure indépendante qui gère les codes locaux du marché de la musique et là nous cherchons un partenaire pour le lancement international.
Vous avez un marché en ligne de mire? Nous visons ceux qui offrent ce que j’appelle une «possibilité d’intrusion». Impossible de faire son trou en Angleterre, par exemple. Alors qu’au Japon, nous avons une demande, avec une base de fans qui s’agrandit. Une autre stratégie est bien sûr possible. Je connais un groupe suisse basé à Los Angeles qui tente de percer là-bas en sachant qu’en cas de succès, le monde entier leur est promis. Nous sommes plutôt dans l’optique de construire un peu partout et, qu’un jour peut-être, Los Angeles entendra parler de nous.

Malgré la consommation de musique en streaming, l’album reste la référence sur le marché de la musique?

Oui, totalement. Et il faudra pas mal de temps avant que cela change. L’album constitue la meilleure des cartes de visite. Quand vous avez rendez-vous avec une salle pour jouer, c’est ce que vous avez à présenter. Plus personne ne fait des bénéfices importants sur un album, à moins d’être la révélation de l’année dans le monde entier. Autant dire que c’est rare, il s’agit de cas comme Adèle ou Stromae quand ils ont débuté. Un gros revenu d’album ne vient que si vous êtes le carton de l’année. A notre niveau, l’album permet de continuer l’aventure musicale.

A quoi sert Spotify à un artiste comme vous?

C’est uniquement de la promotion car les revenus que nous en tirons sont minimalistes. Le guitariste des Maroon 5 m’avait dit que si son groupe avait commencé sa carrière vingt ans plus tôt, ils auraient été multimillionnaires. Maintenant, ils se voient comme un groupe live, pas opposé à ce que les gens téléchargent illégalement leur musique tant qu’ils viennent les voir en concert quand ils sont dans le coin. Ce qui me fait dire qu’au final, tout nous ramène au live.

… Ce qui favorise les musiciens?

On a effectivement souvent dit que seuls les «vrais» groupes survivraient, les concerts devenant un passage obligé. Mais ce n’est pas le cas. Il y a toujours autant de groupes qui font du play-back ou utilisent Auto-Tune, un correcteur de fausses notes en temps réel. Un show est un show, donc si les gens n’y voient que du feu, tant mieux pour la pyrotechnie. Il faut être humble. Quand nous mixons un titre, je l’écoute aussi dans des petites enceintes, dans une voiture pourrie ou sur mon portable car c’est la réalité de l’écoute de la plupart des gens. La qualité du son est importante mais n’est plus primordiale.

Qu’est-ce que vous pensez apporter de plus en concert?

Il y a énormément de productions qui sont très rodées, les artistes disent la même chose partout en concert, je veux me démarquer. Je change par exemple tout le temps ma liste de titres à jouer, je n’aime pas figer les choses. Prévoir quatre chansons dans un set, cela m’ennuie profondément. J’aime aussi aller dans un resto du coin quand j’arrive dans une ville où nous tournons pour comprendre la mentalité ou prendre des accents locaux. Au Japon, je peux parler entre chaque chanson l’équivalent d’une heure en tout. Cela touche énormément le public.

Après trois albums, les fans connaissent-ils bien votre répertoire?

En Suisse, j’ai eu huit ou neuf chansons qui sont beaucoup passées en radio. Quand on joue une heure, il y a beaucoup de monde qui connaît beaucoup de chansons, sans prétention aucune. Mais nous réservons toujours «I’d Sing For You» pour la fin, c’est la plus connue, celle qui est le plus passée en radio.

Comment se déroule votre partenariat avec les marques?

Je suis le fer de lance du Yellow Tour avec La Poste, je ne suis pas un ambassadeur comme je peux l’être pour Omega ou Swiss, par exemple. Mais nous avons mis au point un projet très innovant. C’est une association de marques et je pense que cela se fera de plus en plus. Les Apple, Google et autres cherchent aussi dans cette direction. Nous aurons sept dates sur une tournée d’un mois en acoustique, quelque chose d’inédit pour moi. Ce qui nous donnera aussi pas mal d’occasions d’échanger avec le public.

Vos fans, en vieillissant, ne risquent-ils pas de vous quitter?

Nous avons des fans «hard-core» qui nous suivent partout. Le patron de mon label m’a dit que mon dernier album était «mature et homogène». Traduction: nous risquons de perdre des fans et d’en gagner d’autres. Notre public évolue. Au début, les premiers rangs comptaient surtout des demoiselles mais, désormais, nous sommes vraiment éclectiques. Je n’ai pas la prétention de faire du «death-metal-rock-contestataire-punk-alternatif», du coup j’ai aussi des familles entières sur trois générations dans mes concerts et cela me va très bien. Je fais de la musique populaire, réunir les gens fait partie des plaisirs que me donne ce métier. Après cela dépend des événements, entre une séance de dédicace dans une FNAC un samedi à 15h30 ou un concert un soir aux Docks vendredi soir à 22h, l’audience varie forcément.

Recherchez-vous un public plus pointu?

Non. C’est ma philosophie de vie. Autant je n’ai pas d’attentes pour ne pas avoir de déceptions, autant je ne suis jamais dans l’optique de devoir prouver quelque chose à quelqu’un, notamment aux journalistes qui n’aiment pas mon travail. Je vis de ma passion et j’avance ainsi. Je vis en contrastes. J’ai fait la première partie d’Everlast en Allemagne, un groupe de types tatoués avec des queues-de-cheval plutôt blues/folk, alors j’adapte ma liste de chansons et l’interaction avec le public. Quand nous avons tourné dans le pays six mois plus tard, des fans d’Everlast sont venus. Un public qui aurait adoré me détester dans un autre contexte!

Joël Dicker a lancé derrière lui des écrivains, en motivant les éditeurs à les publier. Et vous, une scène est-elle en train de naître?

Je pense que nous avons lancé quelque chose. Nickless ou Damian Lynn, le «nouveau Bastian Baker», selon certains journaux en Suisse alémanique, cela correspond à une première reconnaissance pour moi. Tout à coup, mon nom définit quelque chose, énorme! Pour moi, c’est tellement important que des nouveaux talents alimentent la musique suisse. Nous avons besoin d’une scène folk, en Suisse alémanique notamment où il y a par ailleurs beaucoup de hip-hop et de Schlager.

Vous êtes très «vieux sage» pour un jeune homme de 24 ans…

Quand je me mets en danger, je me dis toujours: «Ce sera ensuite un bon souvenir.» Cela fait partie de mon éducation, du lieu où j’ai grandi. Quand vous vous réveillez chaque jour devant le Léman depuis gamin, cela inspire l’humilité. C’était là avant, ce sera là après. Un tel paysage me relaxe de toutes les situations. Facing Canyons, c’est aussi cela. Nous étions avec le groupe aux Etats-Unis, très excité durant un road trip de mecs en bus. Quand nous nous sommes arrêtés pour voir les canyons, j’ai compris que même un groupe de rock se taisait naturellement dans de telles circonstances. Nous avons tous fait un pas de côté pour s’isoler de la bande et je nous voyais tous réfléchir à nos vies. Pas besoin d’aller aux Etats-Unis, vous pouvez trouver votre canyon partout.

Pas peur de passer pour un gars… gentil?

J’ai eu un nombre d’histoires où j’ai donné le mieux que je pouvais faire et beaucoup m’est revenu en retour. Cela incite à être généreux. J’ai des tas d’anecdotes de gens qui m’ont vu dans un concert au bout du monde et qui m’ont contacté six mois plus tard dans un tout autre endroit pour me proposer de travailler avec eux. J’ai pu m’entretenir dans une conférence de femmes managers. Je devais coacher des gens plus âgés que moi, d’un autre milieu dans leur manière de se comporter pour mieux communiquer, prendre la parole, etc. Pour moi qui aime toujours apprendre, me retrouver dans la peau de celui qui a quelque chose à transmettre, c’était passionnant.

Craignez-vous que tout s’arrête pour vous?

Non. A la fin de la semaine, je tourne dans un épisode d’une sitcom chinoise avec des gens que nous avons rencontrés lors de notre tournée. Nous faisons pas mal de choses différentes. Le projet repose sur plusieurs branches. Et c’est dur de couper un arbre.

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