La salle du Grand Conseil, au premier étage du palais des Doges, à Venise, donne directement sur la lagune et vers l'horizon où pendant des siècles, les navires de la Sérénissime s'en allaient assurer sa puissance. Au moment de sa construction, en 1341, c'était l'une des salles les plus vastes d'Europe. Longue de 53 mètres, large de 25, haute de 12. Le Grand Conseil, composé des descendants mâles et adultes de quelque 150 familles, s'y réunissait chaque dimanche pour y voter les lois et élire les titulaires des charges publiques, en particulier le doge qui régnait jusqu'à sa mort. Au milieu du XIVe siècle, la paroi sous laquelle siège le doge, côté est, reçoit une grande fresque représentantLe Couronnementde la Vierge, dit aussi LeParadis, exécutée par Guariento di Arpo.

Au XVIe siècle, l'emplacement de cette fresque est l'enjeu d'une impitoyable compétition entre les plus grands artistes vénitiens - où l'entregent social et commercial, les manœuvres de coulisses, les alliances et le hasard ont autant d'importance que le style et la qualité de la peinture. En 1577, le palais des Doges est en partie détruit par un incendie. La toiture de la salle du Grand Conseil s'effondre. Les travaux de reconstruction sont menés rapidement. Un concours est organisé pour remplacer Le Paradisde Guariento. Le Musée du Louvre réunit pour la première fois depuis les délibérations du jury les esquisses présentées par les quatre candidats - Véronèse, Francesco Bassano, Palma le Jeune et Tintoret.

L'histoire commence treize ans plus tôt, en 1564, quand un artiste d'Italie centrale, Federico Zuccaro (1540/41-1609), qui a obtenu quelques commandes vénitiennes, est approché pour réaliser une intervention dans la salle du Grand Conseil. Il s'agirait déjà de remplacer la fresque de Guariento, dégradée par l'humidité. Un étranger, pour l'emplacement le plus prestigieux de Venise! Les peintres locaux, qui ne sont pas manchots, n'apprécient pas cette intrusion. L'incendie leur permettra d'écarter Zuccaro.

En 1564, Zuccaro commence à s'intégrer à Venise. Il s'entend bien avec un «étranger» qui a réussi, Paolo Caliari, dit Le Véronèse parce qu'il vient de Vérone (1528-1588). Un autre concours agite les artistes vénitiens, la décoration d'un plafond ovale dans la salle de direction de la Scuola San Rocco (une scuola est une confrérie d'entraide corporative). Le Véronèse et Zuccaro déposent chacun un projet. Ainsi qu'un autre artiste d'Italie centrale implanté à Venise, Giuseppe Salviati (1520/25-1575). C'est un pur vénitien qui va l'emporter, Jacopo Robusti dit Le Tintoret (1518-1594), le rival de Véronèse.

On ne sait ce qui, de la préférence «nationale» ou de la manigance du Tintoret, précipite la décision. Alors que les candidats présentent des esquisses aux proportions de l'œuvre finale, Tintoret réalise directement un tableau aux dimensions du plafond et le fait mettre en place gratuitement avant la délibération du jury. Il devient ensuite le peintre attitré de la Scuola en échange d'une pension annuelle.

Lancé en 1579, le concours de la salle du Grand Conseil offre à Véronèse l'occasion d'une revanche. Ce sera un cafouillage. Malgré des différences radicales de style entre tous les candidats (lire ci-dessous) le jury désigne deux vainqueurs, Véronèse et Francesco Bassano (1549-1592), en espérant qu'ils vont s'entendre pour l'exécution finale. L'esquisse du Véronèse est d'une formidable audace. Celle de Bassano est d'un jeune artiste doué mais rigide et prudent. Six ans plus tard, en 1588, Véronèse meurt alors que le tableau n'est pas commencé.

La Sérénissime ne fait pas confiance à Francesco Bassano. La commande ira au grand vaincu de 1582, Le Tintoret, qui a présenté entre-temps une autre esquisse plus conforme au goût de l'époque (cette esquisse, conservée à Madrid, est aussi exposée à Paris). Or à 70 ans, Le Tintoret n'est plus en mesure de réaliser ce qui reste l'une des plus grandes toiles du monde. Il confie le travail à son atelier et à son fils Domenico qui le dirige désormais et qui termine en 1592, quinze ans après l'incendie, un tableau flatteur pour la puissance de la noblesse vénitienne. Le concours du Paradis a désigné un vainqueur qui n'a jamais été candidat, sur la foi d'une esquisse perdante qu'il ne respectera même pas.

Le Paradis de Tintoret. Un concours pour le palais des Doges. Musée du Louvre, 75001 Paris. Rens.: 00 33 1 40 20 53 17 et «www.louvre.fr». Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9h à 17h30 (mercredi et vendredi de 9h à 21h30). Jusqu'au 8 mai.