«Charles le Téméraire perdit à Grandson le bien, à Morat le courage et à Nancy la vie». Les manuels scolaires suisses ont longtemps réduit les guerres de Bourgogne aux quelques vers de ce vieux poème innocent. Devenu emblématique, le triomphe des Confédérés devant Morat figure en bonne place dans l'histoire nationale, au même titre que Sempach ou Morgarten. Loin de la légende dorée que célèbre le monolithe d'Expo.02, Morat fut aussi le théâtre d'un authentique carnage. En ce jour d'été 1476, les troupes helvétiques ont en effet massacré jusqu'au dernier près de 12 000 Bourguignons qui, totalement cernés, n'avaient aucune chance d'en réchapper.

De son père Philippe le Bon, Charles le Téméraire a reçu un duché puissant mais fragmenté qui comprend les Pays-Bas, les Flandres, l'Artois, la Bourgogne et la Franche-Comté. Pieux, cultivé et excessivement ambitieux, celui qu'on surnomme le «grand duc d'Occident» n'aura de cesse que de réunir en un bloc ces territoires disparates. Pour y parvenir, il peut compter sur de solides alliés, dont le roi d'Angleterre, le duc de Milan et la duchesse de Savoie, ainsi que sur une des armées les plus redoutées d'Europe.

Le rêve d'une nouvelle Lotharingie allant d'Amsterdam à Marseille et de la Somme au Pô menace les intérêts du roi de France. Mais Louis XI n'est pas seul à s'inquiéter: Berne voit d'un mauvais œil les projets du voisin bourguignon, projets qui compromettent les ambitions de la République vers le nord comme vers le sud. Pire, le traditionnel glacis protecteur du canton fond comme neige au soleil devant la pression de la gourmande Bourgogne. «Maître de l'Alsace, de la Franche-Comté et du Pays de Vaud, Charles le Téméraire eût enserré Berne de toutes parts et l'eût tenue à sa merci. Entre les Confédérés et le duc, c'était vraiment une lutte à mort, car c'était une lutte pour l'existence», écrit à cet égard William Martin dans son Histoire de la Suisse (Payot, 1980). Inéluctable, le conflit éclate suite à la révolte de quelques villes alsaciennes qui contestent l'autorité ducale et appellent leurs alliés à la rescousse.

Début novembre 1474, les Suisses, liés par la paix perpétuelle signée avec Sigismond de Habsbourg, mènent donc campagne en Franche-Comté. Tous les passages du Jura sont occupés, 16 villes et 43 châteaux sont pris ou livrés aux flammes. Sur le chemin du retour, Bernois, Fribourgeois et Soleurois marchent sur le Pays de Vaud, possession de la Savoie. Seize villes et 43 châteaux, dont Morat et Grandson, sont pris ou livrés aux flammes au cours de ces opérations d'une brutalité peu commune: viols, pillages, razzias donnent d'emblée le ton de ce que seront les guerres de Bourgogne.

La réplique ne tarde guère. En janvier 1476, Charles le Téméraire, à la tête d'une armée de 20 000 hommes, pénètre dans le Pays de Vaud et enlève Grandson. La garnison du château, qui s'est pourtant rendue, est exécutée dans son entier. Quatre cent douze Bernois sont noyés ou pendus, exécution jugée déshonorante pour des hommes d'armes (contrairement à la décapitation). Dès lors, pour les Confédérés, il n'est plus question de mansuétude: le Bourguignon doit payer et Morat sera le théâtre de son martyre.

Après une première altercation à Concise (2 mars 1476), qui permet aux Suisses de mettre la main sur un immense butin, Charles le Téméraire se tourne en effet vers la ville fortifiée de Morat où les Bernois n'ont laissé que 2000 hommes. Malgré les assauts répétés et le pilonnage de la cité, la garnison tient bon quinze jours durant. C'est suffisant pour rassembler et mettre en marche une armée confédérée de 24 000 hommes qui, protégée par les bois, s'installe discrètement sur les contreforts de la cité.

Charles le Téméraire, qui attendait les Suisses plus tôt ou plus tard, a beau peaufiner son plan de bataille depuis le 12 juin, son armée n'est pas prête pour le jour J. Malchance ou maladresse, le duc ordonne le repos le 21 juin, après une journée de pluies diluviennes. Au matin de la bataille, seuls 2000 fantassins et 1200 cavaliers sont en faction. Inconscients de leur avantage momentané et contrairement à leurs habitudes, les Confédérés prennent le temps de préparer l'offensive. Leur plan: enfoncer les lignes ennemies grâce à une série de violentes attaques frontales, puis improviser.

Même à dix contre un, la chose n'est pas aisée. Appuyées sur une haie fortifiée (le «Grünhag») et une profonde tranchée (le «Burggraben»), les lignes bourguignonnes sont bien protégées et l'artillerie ducale fauche les assaillants par centaines. La situation bascule lorsque, franchissant le «Burggraben», un contingent de Schwytz parvient à faire taire les canons adverses. La percée est décisive, d'autant que Charles ne réagit toujours pas. Sans rencontrer de réelle opposition, l'avant-garde confédérée se déverse alors sur Morat, dont les défenseurs effectuent une sortie simultanée. La cavalerie et le gros des troupes qui avancent au pas de charge vers le camp principal des Bourguignons interdisent bientôt toute retraite. Si le duc et quelques unités vaudoises parviennent à s'échapper par la route d'Avenches, l'immense majorité de l'armée bourguignonne est prise au piège entre les Suisses qui tiennent trois côtés et le lac qui ferme le quatrième. De cette nasse, peu sortiront vivants. Ceux qui échappent à la noyade sont en effet littéralement taillés en pièces. L'acharnement est si violent qu'on ne relèvera aucun prisonnier (lire ci-dessous).

Après un tel coup de force, qui précède de peu la mort de Charles le Téméraire, en janvier 1477 à Nanc, et la fin du duché de Bourgogne, la Confédération est indiscutablement regardée comme une puissance européenne. Partout les Suisses sont craints et convoités pour leurs talents militaires. Gigantesque, le butin accumulé contribue également à remplir les caisses des cantons, mais il renforce aussi leurs divisions. Incapables de s'entendre, jaloux de la puissance croissante de Berne, les vainqueurs profitent pourtant mal de leur triomphe. Ils abandonnent le Pays de Vaud, qu'ils tenaient pourtant solidement, cèdent la Franche-Comté, livrent la Bourgogne à la France et les Pays-Bas à l'Autriche. Au final, les seuls accroissements territoriaux dont profitent les Suisses sont l'entrée de Fribourg et de Soleure dans la Confédération, un premier traité de combourgeoisie avec Genève et l'acquisition de quelques bailliages de moindre importance. Trop peu pour garantir la paix à l'intérieur comme à l'extérieur puisque vingt-trois ans après Morat éclate la guerre de Souabe, qui, après six mois de combats meurtriers, allait briser les derniers liens de dépendance de la Confédération envers le Saint-Empire germanique.