«La première saveur que j'ai connue, et dont je garde le souvenir, est la saveur du voyage»: âgée de 2 ans, Dacia Maraini accompagne ses parents au Japon et découvre pour la première fois les charmes de l'exploration. C'est le 31 octobre 1938 que la petite famille prend le bateau pour Kôbé (La Nave per Kobe, Rizzoli): pendant les trois ans que durera le séjour, sa mère Topazia tient une sorte de journal où elle note les moindres faits et gestes de sa fille. Ce précieux document, que son père lui transmet tardivement, replonge l'écrivain dans l'une des époques les plus captivantes de sa vie.

Dans un premier temps, Dacia Maraini songe à publier le texte de sa mère, partiellement reproduit en fac-similé dans l'édition française, en lui ajoutant seulement une préface. «Mais quand j'ai commencé à écrire, ma main est partie toute seule et ne s'est plus arrêtée. Les écrivains, c'est vrai, sont souvent impudiques. Ils font de leur vie un matériau de narration et ne peuvent s'empêcher de poursuivre les personnages de leur passé avec une résolution comique et naïve, et qui sait, peut-être aussi avec quelque narcissisme éhonté et répréhensible.»

L'auteur découvre, à travers les yeux de sa mère, la petite fille qu'elle était: vive, intrépide, très sociable et ne souffrant jamais, contrairement à l'adulte, du mal de mer. L'eau est un élément omniprésent dans cet ouvrage qui cite en ouverture Pétrarque et sa fameuse allégorie du navire: «Passe mon bateau chargé d'oubli/ Par une mer mauvaise, à minuit en hiver.» Malgré le ton tragique de ces vers, le contenu du livre est heureux. Les épisodes les plus dramatiques du séjour japonais, qui se terminera dans un camp de concentration, ne seront pas relatés, car Dacia Maraini souhaite réserver la primeur de ce récit à sa sœur cadette.

«Mon élan naturel a toujours été de me faire oreille patiente et avide, récipient charnel des histoires les plus extravagantes et malheureuses, les plus bariolées et joyeuses. Je suis devenue, en grandissant, une collectionneuse d'histoires et je ne me lasse jamais de les écouter.» Quelle meilleure source d'inspiration, pour une telle collectionneuse, que les notes intimes d'une mère aimante et attentionnée? Dacia Maraini admire profondément ses parents, et ce n'est que justice: lorsque les autorités militaires japonaises les convoquent séparément pour leur demander d'adhérer à la république de Salò, l'un et l'autre refusent catégoriquement, au risque d'être emprisonnés et privés de leurs enfants. Fosco Maraini, anthropologue, avait d'ailleurs conduit sa petite famille loin de l'Italie pour fuir le fascisme.

«Ne serait-ce pas que le temps est une idée que nous nous faisons de quelque chose qui n'existe pas? Une abstraction arbitraire que nous construisons selon notre imagination et à notre ressemblance et à laquelle nous donnons des noms de fantaisie, dans la tentative désespérée de le retenir, justement, de lui donner une forme?» Les souvenirs des voyages accomplis par l'adulte s'entremêlent étroitement à ceux de la petite fille amoureusement épiée par sa mère. Le «bateau» de la mémoire ne conduit pas seulement à Kôbé, mais aussi aux différents endroits du globe que l'écrivain a explorés en compagnie d'Alberto Moravia, dont Dacia Maraini a partagé la vie pendant une vingtaine d'années.

Le lecteur croise au gré des pages d'illustres personnages tels que Maria Callas et Pier Paolo Pasolini: «Qu'elle était belle, Maria Callas, dans la plénitude de sa maturité artistique! Eperdument amoureuse de Pier Paolo, certaine de le délivrer de son homosexualité à force d'amour. Elle tournait vers lui ses grands yeux profonds et souriait, comblée.» Mais de telles révélations ne sont jamais gratuites, et les nurses japonaises ou les maîtresses d'école ont droit à la même attention respectueuse et affectueuse que la grande cantatrice. Le Bateau pour Kôbé égrène les souvenirs – «ces ombres trop longues/ de notre corps si bref» (Vincenzo Cardarelli, cité en exergue) – sans regret ni nostalgie, mais avec une souriante et pudique simplicité.