Photographie

Batia Suter, là-haut sur le barrage

Sur les hauteurs du val de Bagnes, l’artiste alémanique détourne des images vernaculaires qui au final questionnent notre rapport au paysage

La photographie est un médium, c’est une évidence, qui se prête parfaitement à des expositions en plein air. Expos qui, dans les villes, peuvent prendre la forme d’un simple affichage public, allant ainsi parfois jusqu’à être confondue – pour le citadin pressé – avec une campagne publicitaire. En dehors du périmètre urbain, le statut d’œuvre d’art d’une image est évidemment plus flagrant. Montrée dans des lieux improbables, la photographie peut en outre atteindre un public pas forcément enclin à se rendre dans des espaces muséaux, à arpenter des white cubes qui, parfois, peuvent sembler intimidants.

C’est ainsi que jusqu’au 29 septembre, avec une probable prolongation en cas de temps clément, Batia Suter s’est approprié le sommet du barrage de Mauvoisin, sur les hauts du val de Bagnes. La Zurichoise y montre un travail fait d’appropriations et de collages. Son matériau de base: des photos préexistantes, le plus souvent anciennes et en noir et blanc. A partir de ces clichés oubliés, elle construit des histoires, élabore des séquences sur lesquelles chacun pourra projeter sa propre narration.

Une autre exposition, à Martigny: Voyage au centre du glacier

Des images comme des mots

Intitulée Mont-Voisin, cette exposition est la septième à entrer en résonance avec le paysage sauvage et minéral qui entoure le barrage. Pour le commissaire Jean-Paul Felley, directeur de l’Edhéa (Ecole de design et haute école d’art du Valais), toucher une audience qui en grande majorité se déplace pour une randonnée et non pour l’expo elle-même est un bon moyen de décloisonner l’art contemporain. Batia Suter montre 30 images, montées sur 15 larges panneaux recto verso. Ceux-ci sont disposés sur le long des 520 mètres qu’offre la traversée du barrage. Avec en guise de «bonus» un seizième panneau littéralement accroché à la paroi, et accessible en empruntant un tunnel qui renforce l’idée de voyage véhiculée par l’agencement des photographies.

Si elles étaient disposées dans la salle d’un musée, celles-ci pourraient être observées de manière quasi aléatoire. Ici, le fait d’avancer d’un point A à un point B dirige le regard, induit une interprétation. «Comme un écrivain qui assemble des mots pour raconter une histoire, Batia Suter assemble des images», résume Jean-Paul Felley. Connue pour ses livres d’artiste, qui sont de véritables objets de collection, l’artiste zurichoise a conçu Mont-Voisin comme un parcours artistique. Au promeneur/visiteur, dès lors, de se faire son propre film à partir des images qu’elle a choisies, et qui souvent se superposent, comme pour mieux se soustraire à toute tentative de lecture univoque.

«Flip book» géant

Si l’on devait tenter de résumer le propos de Batia Suter, on dirait qu’il questionne notre rapport à l’environnement. Ici, une cascade – avec au loin le son apaisant d’une véritable chute d’eau – insiste sur une vision romantique de la nature telle qu’héritée du XIXe siècle; là, des baigneurs évoquent notre appropriation du paysage à des fins de loisirs, tandis qu’ailleurs une forme géométrique semblant tomber d’une falaise ou un hippopotame surgissant discrètement des flots rappellent que si l’homme a toujours voulu dompter la nature, celle-ci n’en demeure pas moins menaçante et imprévisible.

Sur une image horizontale mais présentée verticalement pour mieux nous interpeller, on reconnaît en arrière-plan un paysage peint par Van Gogh. Reproduit en noir et blanc, il perd forcément de sa puissance, mais souligne que finalement, chacun percevra et interprétera différemment ce qu’il a sous les yeux. C’est là le grand mérite de la proposition de Batia Suter: les archives vernaculaires qui la soutiennent possèdent une universalité les rendant faciles d’accès alors même que le dispositif est éminemment contemporain. L’été prochain, ce flip book géant qu’est Mont-Voisin cédera sa place à un projet du Valaisan Valentin Caron.


«Batia Suter – Mont-Voisin», barrage de Mauvoisin, jusqu’au 29 septembre. Prolongation en cas de beau temps. L’exposition s’accompagne d’un livre d’artiste, «Hexamiles (Mont-Voisin)», coédité par Roma Publications et le Musée de Bagnes.

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