Qu'est-ce qui fait la spécificité de l'Ensemble Batida? Peut-être cette capacité à prendre des libertés avec tout sans rien trahir pour autant. On verra que cette définition se rapproche de celle du jeu (laisser l'inventivité courir comme elle le veut dans un espace plus ou moins consciemment bordé de règles), mais précisons peut-être d'abord de quoi on parle ici.

L'Ensemble Batida a été créé en 2010 par cinq anciens étudiants de la Haute Ecole de Musique (HEM) de Genève: Jeanne Larrouturou, Anne Briset, Viva Sanchez Reinoso, Raphaël Krajka et Alexandra Bellon. Ils sont percussionnistes, pianistes, mais surtout vagabonds. Leur prise en charge de la musique contemporaine (qu'ils interprètent des pièces du répertoire, des créations originales ou leurs propres compositions) tord les idées préconçues que l'on se fait d'un univers qui serait compassé, sérieux jusqu'au létal. Ces cinq instrumentistes ne sont bien entendu pas les seuls à insuffler un surcroît de souffle dans la recherche sonore; mais ils le font avec quelque chose qui ressemble à une indicible joie.

Prenez leur dernière production, une interprétation, publiée chez VDE-Gallo, du In C de Terry Riley, pièce maîtresse (et matricielle) du minimalisme américain. On en rappelle le principe: une partition composée de 53 phrases musicales que chaque instrumentiste répète autant de fois qu'il le souhaite avant de passer à la suivante. La maîtrise d'une telle pièce nécessite de bonnes habitudes de communication entre musiciens, mais In C peut virer à la pure mécanique s'il est laissé entre les mains de mathématiciens. Par son interprétation, l'Ensemble Batida subvertit toutes ces craintes et fait du chef-d'œuvre de Riley un feu d'artifices qui vous surprend par tous les pores sensitifs: on y retrouve indéniablement la pulsation très reconnaissable de In C, mais elle y est démultipliée par la rapidité fluide du dialogue entre les musiciens, et par des choix d'instrumentation détonants. Autre manière de dire la même chose: les surgissements de basses presque dub qui ponctuent l'interprétation de l'Ensemble Batida sont une des meilleures choses qu'on ait faites à Riley dernièrement.

Trois jours de fêtes

Cet In C revisité est un cadeau, et il sera l'un des pôles des festivités que l'ensemble a imaginé pour fêter ses onze ans, ce week-end à l'esplanade du Vélodrome, à Genève (célébrer deux lustres en 2020 eût été plus attendu, mais on imagine que Qui-vous-savez-19 est passé par là). La pièce de Riley sera exécutée vendredi soir 22 octobre en collaboration avec les Young Gods – qui la connaissent bien pour l'avoir eux aussi pratiquée dans des contextes inattendus, par exemple avec la Landwehr de Fribourg en 2019. La suite du week-end, jusqu'au dimanche, sera occupée par une large série de concerts, de présentation d'installations et de conférences dont on devine qu'ils couvriront de manière parfaitement adéquate le large spectre de Batida.


Ensemble Batida, 10 ans + 1. Tous les renseignements sur la page Facebook de l'événement.