Batida, l’Afrique à l’ère de la machine

Paléo Leur musique vient d’Angola. Leur spectacle mêle pyrotechnie, danses masquées et électronique

> Une gifle à ceux qui voient le continent comme un musée

Les tambours électroniques sont logés dans des barils de pétrole, les masques africains taillés dans du plastique, les danseurs exécutent des mouvements de brousse, de New York, d’Ibiza; des écrans géants projettent des images d’enfants-soldats, mais aussi des peintures traditionnelles remixées à l’aune du graffiti et de Basquiat. Leur musique jaillit autant de l’électronique cosmopolite que des terroirs cumulés. On ne sait pas trop bien d’où ils viennent. Mais personne n’est surpris lorsqu’ils affichent partout, sur leurs costumes fluorescents et leurs bannières de paillettes, le nom de Luanda. Batida, ce n’est pas l’Afrique de demain. C’est une Afrique qui balaie d’un geste ample tout ce que les futurologues du dimanche prévoient pour elle.

Vous tapez Luanda sur un moteur de recherche. Le premier mot qui lui est associé, forcément, c’est Angola dont elle est la capitale brutale et triomphante, plus de 8 millions d’habitants, un bord de mer où il suffit de gratter le sable pour trouver du pétrole. Et puis, immédiatement, c’est le mot «expensive» qui surgit, dispendieuse mégalopole, classée il y a quelques mois ville la plus chère du monde; avant Londres, avant Zurich. Le journaliste polonais Ryszard Kapuscinski, au moment des indépendances, a souvent décrit Luanda vide, quelques instants avant le marasme, au début d’une guerre civile qui durera vingt-cinq ans et causera plus d’un million de morts, laissant le pays entier constellé de mines antipersonnel.

Une bataille interminable où les nations voisines, les géants de la Guerre froide, se ruaient sur ce gâteau énorme: hydrocarbures, diamants, tout ce qu’on veut. Kapuscinski avait prévu la malédiction du pétrole: «Il crée l’illusion d’une vie complètement transformée, une vie sans travail, une vie pour rien. Le pétrole est une ressource qui anesthésie la pensée, trouble la vision, corrompt.» Presque quinze ans que les Angolais ont déposé les armes, presque quinze ans que ce pays crée des milliardaires en pagaille, qu’il attire des Portugais pour lesquels le Sud est l’horizon. Luanda est une cité qui heurte, griffe, dont les infrastructures sont inadaptées, où les fêtes gargantuesques de la nouvelle élite se jouent derrière des murs immenses, à l’écart des bidonvilles.

C’est aussi un lieu paradoxal où la musique électronique d’aujour­d’hui s’invente. Il faut du son pour ces fêtes; le kuduro a conquis le monde, cette marmite de synthèse dont les rythmes sont salis par les vents secs, jusqu’à Lisbonne, jusqu’aux mélancolies de Stromae qui ne jure que par cette «dance music» des grands carrefours. Batida, qu’on avait repéré il y a quelques années déjà lors du festival Rio Loco de Toulouse, raconte précisément cette histoire. Son fondateur, Pedro Coquenão, est un Angolo-Portugais, barbe noire, regard fauve. Il tient à Lisbonne un sound system radiophonique où il relaie en direct les métamorphoses africaines. Il voyage beaucoup. A Toulouse, l’un de ses musiciens arborait une large cicatrice, trophée piteux après avoir été bastonné par la milice après une manifestation contre le gouvernement à Luanda.

«Je suis un fils du système, mon père était un membre du gouvernement. Ils n’acceptent pas la contestation. J’ai des amis qui ont été battus par les flics, l’un d’eux a même été kidnappé. Notre musique est forcément politique en ce sens qu’elle décrit ce qui se passe en Angola.» Il ne faut pas se fier à la furie carnavalesque de Batida, dont le nom signifie «rythme». Il ne faut pas se fier au décorum, à la grâce des chorégraphies, à cette esthétique qui doit autant au Brooklyn des années 1980 et aux banlieues lisboètes qu’à ces nouvelles plateformes africaines, hyperconnectées, où de nouvelles classes moyennes n’envient plus l’Europe. Batida est une armée pacifique qui danse sur les fables d’un miracle économique dont les inégalités sont des gouffres. Batida est l’outil incandescent d’un monde qu’on ne résume pas à deux ou trois formules.

C’est la beauté de ce projet. Raconter sans pesanteur, sans leçon magistrale, des rapports Nord-Sud inversés où les anciens colons ne rêvent que de se mettre au service des anciens colonisés. Relativiser aussi le boom financier de certains pays africains dont la richesse reste rivée sur les matières premières, critiquer les démocraties d’apparat et puis, sur le plan culturel, ramener les traditions africaines dans le grand chaudron du métissage global. Les masques de Batida, comme ceux de l’artiste béninois Romuald Hazoumé qui utilise des bidons d’huile pour évoquer des formes archaïques, doivent tout à la société industrielle. Les danses elles-mêmes miment une tribalité passée par le filtre de Detroit ou de Chicago. Cette troupe-là n’a besoin ni de vivre en Afrique ni d’afficher une généalogie pour être reliée, viscéralement, à l’aventure du continent.

Batida ne fait pas couleur locale. Il ne mise pas sur l’exotique. Il rappelle seulement, avec les instruments de notre temps, combien la culture reste la fenêtre la mieux ouverte sur l’expérience de l’autre.

Batida en concert. Me 22 juillet. Club Tent. Paléo Festival, Nyon. www.paleo.ch

«Notre musique est forcément politique en ce sens qu’elle décrit ce qui se passe en Angola»