En 2007, Marie Brassard a cloué le public de La Bâtie-Festival de Genève avec Jimmy, créature de rêve. Coincée dans une alcôve qui rappelait les boîtes à surprises de David Lynch, la voix trafiquée par un micro, la comédienne québécoise passait de la femme à l'homme, de l'homme à l'enfant, pour raconter un parcours insolite et insolent: celui d'un coiffeur homosexuel né du rêve d'un général homophobe et dont le destin restait en suspens depuis que son général de rêveur était mort d'une crise cardiaque... Tout un programme. D'abord drôle, puis oppressant. A la fin, la comédienne disparaissait dans la pénombre, un oiseau mort autour du cou. Et le public restait en plan, interdit, pantelant.

Cette année, Marie Brassard revient à La Bâtie avec L'Invisible. Cette créatrice au nom prédestiné brasse de nouveau identités et procédés sur fond de disparition du mur de Berlin, sa deuxième ville d'adoption après Montréal. «J'ai toujours su que je serais artiste, mais je n'ai jamais voulu être une actrice conventionnelle, formatée pour le cinéma ou la TV», confie-t-elle lors d'un face-à-face illuminé par son sourire constant.

Associée au compositeur canadien Alexander Mac Sween et au plasticien finlandais Mikko Hynninen, la comédienne a conçu L'Invisible comme une «fresque abstraite où on entendra les bruits naturels des lumières de scène et où on devinera les images issues des sons et des voix». Pourquoi cette inversion? «Pour travailler sur la perte de maîtrise, la glissade dans l'inconnu. Aujourd'hui, on vit dans une société obsédée par les faits, le sens, la précision. Pour moi, la vie, c'est, au contraire, une constante aventure de la perception. Rien n'est figé, tout vacille tout le temps.»

Cette logique de l'échappée belle, Marie Brassard l'a en elle. Adolescente, elle dévorait les livres de Kerouac, Burroughs, Ginsberg, chantres de la Beat Generation. Et se produisait en public, à l'école ou à la maison, «pour échapper à la timidité». «La fiction me sauvait, me transformait.» Peu après la mort prématurée de sa maman «d'une de ces longues maladies qui vous bousillent la vie», Marie quitte l'école et Trois Rivières, la ville de sa naissance. De son père, voyageur de commerce, elle a hérité le goût des traversées. Elle a 17 ans, mais déjà le mors aux dents. «J'ai rejoint à Québec une compagnie révolutionnaire - on était en 1976 - qui pratiquait un théâtre irrévérencieux et en perpétuel renouvellement.»

Et puis Marie retourne à l'école. Au Conservatoire d'art dramatique, à 22 ans. «J'étais réticente, car je ne voulais pas devenir de la chair à TV. Mais, heureusement, je suis tombée sur un enseignement très avant-gardiste où on nous apprenait aussi bien le jeu que l'écriture, la mise en scène et l'autonomie.»

Sa rencontre avec Robert Lepage, génial metteur en scène canadien aux univers oniriques, a encore renforcé cette audace de ton. «Avec Robert, l'écriture vient à la fin. Tous les acteurs sont associés à la recherche et procèdent par combinaison d'éléments disparates. C'est très long, mais très excitant, car on atteint des rives où on ne pensait pas aller», salue la disciple en agitant ses nattes de petite fille.

La route, toujours, le mouvement. «J'adore les tournées. Je n'ai pas fondé de famille, mais j'ai des amis dans le monde entier.» L'artiste est invitée partout, des Etats- Unis à l'Australie. «Je visite les endroits que je traverse. Je m'y intéresse.»

Son seul spectacle à portée politique traitait d'ailleurs d'urbanisme. «La Noirceur, créé en 2003, parlait de la promotion immobilière sauvage dans les villes. Mais mon travail n'est pas une tribune. Je préfère l'exploration poétique.» Ses modèles aujourd'hui? «La musique underground. Les jeunes. Plus du côté du hardcore, éclaté, libre, que de l'électronique un peu austère... J'aime leur théâtralité exubérante!»

On remarque alors son pendentif, un gros cœur en plastique noir qui sautille sur sa gorge. Et l'éclair d'argent qui lui est associé traduit toute sa vivacité.

«Ma maman était modiste. Très gaie et inventive. Elle est partie vite, mais m'a beaucoup donné.» A voir la flamme pétillante de cette presque quinqua, on n'en doute pas.

L'Invisible, les 29 et 30 août, à la Comédie de Genève, La Bâtie-Festival de Genève, 022/738 19 19, http://www.batie.ch