Scène

A La Bâtie, le grand manège de la mélancolie

Après la version figée de Claude Régy, Mathieu Bertholet propose au Poche, à Genève, une approche fluide de «4.48 Psychose», cri ultime de Sarah Kane

Ça va sans doute surprendre, mais on préfère la version fluide et canaille de Mathieu Bertholet à la version figée et marmoréenne de Claude Régy. Oui, 4.48 Psychose, que l’on peut voir ces jours au Poche, dans le cadre de La Bâtie - Festival de Genève, a un passé mythique, une histoire: la création française d’origine qui a plus que marqué l’auditoire.

Isabelle Huppert en t-shirt bleu et baskets noires, arrimée à la scène de la Comédie de Genève pendant cent minutes testamentaires: l’image est à jamais imprimée dans la mémoire de ceux qu’elle a sidérés, cette semaine de décembre 2002. Implacable version d’un texte déjà implacable, signé Sarah Kane, la plume théâtrale la plus trash et révoltée de la fin du XXe siècle.

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4.48 Psychose? C’est le récit d’une douleur de vivre qui mène à une douleur de mort. Rien de libératoire ou de glorieux dans cet adieu. La dramaturge britannique n’a jamais vu cet ultime texte sur une scène. Elle s’est pendue avant, en 1999, à 28 ans. Son monologue ressemble à ce sombre destin. Vaste réquisitoire. Contre le public «qui l’aime pour ce qui la détruit». Cette littérature du pire, de la guerre qui broie en plus de tuer – dans Anéantis, sa première pièce, Sarah Kane montre un journaliste tellement perdu dans un conflit qu’il finit par dévorer un bébé…

Réquisitoire contre le monde médical aussi, qui veut endormir l’artiste, réconcilier son identité explosée. Elle les nargue, ces médecins et leur «réalité objective où le corps et l’esprit ne font qu’un». Et réquisitoire contre elle-même, surtout, qui ne sait pas (s’)aimer. «Je suis triste. Je suis au-delà des larmes.» Ou, plus loin: «Je me sens comme si j’avais 80 ans, je suis épuisée.» Ou encore: «Je suis morte depuis longtemps.»

Dégoût plus large

Rarement le spleen profond a été documenté avec autant de précision. Jusqu’à donner la nomenclature exacte, avec dosage, des médicaments prescrits. Jusqu’à tourner avec insistance autour de la scarification, sa fonction, son risque d’infection.

En cela, Sarah Kane montre une capacité d’analyse du mal qui l’oppresse. Elle peut encore en faire le tour, le questionner. Et puis, si l’ouvrage est un témoignage, il est aussi le récit d’un dégoût plus large. La dramaturge vomissait le néo-libéralisme et l’exclusion sociale, ces maladies occidentales. C’est en cela aussi que ce déballage suivi d’un suicide a sidéré.

En 2002, Claude Régy, qui créait le texte en français, a choisi Isabelle Huppert comme porte-parole de ce cri final. Immobilité totale, tableau d’une exécution, la puissante charge menée par l’actrice à la silhouette fluette a bouleversé. Mais elle a pu déconcerter aussi. Comme si le double accablement, du texte et du traitement, empêchait de s’approprier le propos. D’en trouver la porte d’entrée…

Mannequins dans l’élan

Rien de tout cela avec la version de Mathieu Bertholet. Sur la scène du Poche déployée dans la longueur, le directeur des lieux propose un défilé perpétuel, comme il l’avait déjà fait pour L’avenir, seulement, son travail consacré à Rosa Luxemburg. Première image de ce 4.48 animé? Celle d’une femme aux habits trop grands qui remonte, à pas lents, le podium immaculé. Pas de musique, une lumière tamisée. Rébecca Balestra, présence magnétique, est la narratrice à l’âme blessée, fantôme errant.

Et puis, surgit un éphèbe, doudoune beige, pantalon oversize. Il a la dégaine d’un mannequin, dépasse la prostrée dans un bel élan. Avec nos calepins au premier rang, on a l’impression de se transformer en chroniqueurs de mode. Le ton est donné. Porté par ce principe de mouvement à sept plus un, le 4.48 Psychose façon Bertholet regarde du côté des vivants.

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Bien sûr, on pourrait aussi imaginer que les danseurs du Ballet Junior sont les projections menaçantes qui assaillent l’esprit angoissé de la damnée. Mais ils sont trop bienveillants pour représenter des obsessions. Souvent, ils posent une main sur l’épaule de la narratrice, appuient une tête sur une épaule, s’enlacent et s’embrassent. Ils tissent un lien avec l’extérieur, figurent une possible échappée. En cela, ils dédramatisent le réquisitoire dressé.

D’ailleurs, le jeu et la voix de Rébecca Balestra vont aussi dans ce sens. Cette comédienne, mélange explosif de duduche et de diva, ne pose pas. Son parler est parfois plus populaire qu’une poissonnière et cet accent un peu lourd, lâché subitement, apaise le tourment. Ce qui n’empêche pas des moments poignants. Quand, dans une ultime traversée, elle pleure et redit sa nausée («je suis en colère parce que je comprends, pas le contraire»), on est saisi par son terrible dénuement.


4.48 Psychose, jusqu’au 16 sept., Poche, La Bâtie - Festival de Genève

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