Bilan

La Bâtie, la mort aux trousses

Le grand festival romand s’achève ce dimanche à Genève. Guerre en Syrie, terrorisme en Europe, panique citoyenne: les spectacles à l’affiche ont souvent reflété l’époque, mais pas seulement

Alors, cette quarantième édition de La Bâtie? Gargantuesque, à l’évidence. Inégale, aussi, avec des trous d’air soudain, des promesses pas totalement tenues. Brûlante néanmoins, quand l’actualité remonte en bourrasque. Caniculaire encore, dans les salles. Estomaquante par moments à l’image de son artiste totem, le compositeur américain John Adams. Il fallait voir sa silhouette de moineau enneigé le soir d’ouverture à la tête de l’OSR. Et entendre le Victoria Hall s’envoler.

«Il n’a jamais connu un tel accueil avec sa Scheherazade.2, m’a-t-il dit», confie Alya Stürenburg Rossi, directrice de la manifestation. «Nous voulions réussir notre collaboration avec l’OSR, la première du genre, on y est parvenu si j’en juge aussi par le mélange du public au Victoria Hall.»

Mais que retenir de ce carrousel de sensations, au-delà des chiffres – qui ne seront connus que dimanche, dernier jour du festival? Trois tendances au moins s’imposent, qui témoignent de l’évolution de la scène mondiale.

Les spectres du terrorisme

Rarement, on n’aura vu autant de mitraillettes ces derniers mois sur les planches, à Avignon, comme à Genève ou à Lausanne. Et rarement, le théâtre n’aura été aussi conducteur de nos angoisses. Catharsis? Exorcisme? Ceux qui se sont laissés immerger dans Danse de nuit, la nouvelle création du chorégraphe français Boris Charmatz, n’oublieront pas cette impression de se noyer à ciel ouvert — au Pavillon Sicli –, submergés par les mots d’un commando de survivants. Dans la bouche de ces intrépides, dans leurs silhouettes pressées, le souvenir de l’attentat de Charlie Hebdo. Vous voilà bousculé, fauves malgré vous, en état d’urgence.

A Lausanne, au Théâtre de Vidy, associé une nouvelle fois à La Bâtie, le metteur en scène allemand Nicolas Stemann relaie ce même désarroi dans une version aussi intéressante qu’inaboutie de Nathan le Sage, la grande pièce des Lumières allemandes. Dans une seconde partie inspirée de textes d’Elfriede Jelinek sur le Bataclan, les acteurs revêtent une cagoule et s’arment de perches à selfie. Dans votre fauteuil, vous vous retrouvez menacé par cette arme qui coagule passion narcissique et pulsion meurtrière. La guerre encore hante Alors que j’attendais, spectacle du metteur en scène syrien Omar Abusaada. Là, c’est une photographie tremblée d’une certaine jeunesse piégée à Damas, après les grandes espérances du Printemps arabes.

L’artiste-enquêteur

Ce n’est pas tout à fait nouveau, mais c’est de plus en plus affirmé. Comme l’écrivain français Emmanuel Carrère, certains metteurs en scène se transforment en enquêteurs. Leur chef de file s’appelle Milo Rau, il a 39 ans, il est Bernois d’origine et il arpente les terres brûlées de l’histoire avec une curiosité digne d’André Malraux jadis. A la demande du Centre d’art Campo à Gand, il a entraîné sept enfants, de 8 à 13 ans, dans le jardin cauchemardesque de Marc Dutroux. Davantage qu’une reconstitution, Five Easy Pieces est un éloge habile du théâtre comme outil de lecture d’une réalité monstrueuse, comme possibilité de déjouer la terreur par le jeu.

Autre Sherlock de la psyché, le Soleurois Stefan Kaegi continue de construire des micro-systèmes qui sont autant de façons de mettre sur le gril nos habitudes, de débusquer nos aliénations. Dans Remote Libellule, il entraîne cinquante spectateurs, coiffés d’un casque audio, dans une déambulation urbaine, du cimetière de Châtelaine au cœur de Genève. Dans l’oreille, la voix est exquise. Est-ce pour autant une raison de lui obéir? A travers le très troublant et émouvant Nachlass, au Théâtre de Vidy, il invite à penser, sereinement, mais oui, sa propre disparition et la trace qu’on veut laisser à la postérité.

Lire notre critique de «Nachlass»: Au Théâtre de Vidy, on rêve sa mort à plusieurs

L’extase et le mouvement

La danse contemporaine a parfois la réputation d’être avare de ses mouvements. De bannir le lyrisme. De se méfier du jeu. A La Bâtie, on a vu parfois l’exact contraire. On aurait rêvé d’une salle du Lignon pleine à craquer pour saluer les trois danseuses réunies par Laurence Yadi et Nicolas Cantillon, champions, à la tête de la compagnie 72-73, du style FuittFuitt. Leur Shootings Stars, sensuel et tourmenté à la fois, ondule encore dans les mémoires. Guilherme Botelho et sa compagnie Alias ont marqué eux aussi avec leur Islands, au Forum Meyrin.

Mais la pièce la plus raffinée, la plus toquée, la plus libre de cette édition est Inaudible, l’œuvre du chorégraphe suisse Thomas Hauert, à l’affiche de la Salle des Eaux-Vives. Six danseurs habillés comme pour carnaval enchaînent les variations sur le concerto en fa de Gershwin. Ils font feu de cette musique de cinéma, à la croisée de Broadway, de La Mort aux trousses et de Speedy Gonzalez. Leurs orteils vivent une extase indicible. Vous avez dit le pied?

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