Spectacle

A La Bâtie, les nuits sacrées des acteurs

Coup sur coup, deux spectacles magnifient la vérité du geste. Après les fabuleux comédiens de «Tous des oiseaux», c’est au tour de la jeune Lola Giouse de frapper sur un bon texte de Pascal Rambert à la Comédie de Genève

Une commotion, que dis-je, un bouleversement. Le festival La Bâtie commence à peine – sixième jour ce mardi – et déjà on sait que cette édition laissera une entaille dans les mémoires. On s’enflamme?

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Les bienheureux qui étaient à la Cuisine du Théâtre de Carouge ont tremblé, rêvé, pleuré devant Tous des oiseaux, tragédie qui commence comme un film de Woody Allen par une scène de drague et s’achève comme une tragédie de Sophocle, devant une pierre sacrée, sépulture d’un père aveuglé.

Ce prodige d’écriture théâtrale, on le doit à l’auteur et metteur en scène libano-canadien Wajdi Mouawad et à sa bande d’acteurs allemand, américain, israélien et genevois – la magnétique Souheila Yacoub, mais aussi Raphaël Weinstock inoubliable en colosse fissuré et Judith Rosmair splendide en psychiatre naufragée.

Ceux qui ont vécu la première vendredi de Perdre son sac, à l’affiche de la Comédie jusqu’à samedi, ont eux aussi été estomaqués par la jeune Lola Giouse, sortie il y a quatre ans de la Haute école des arts de la scène, à Lausanne. L’auteur français Pascal Rambert a écrit ce monologue où tout cogne, tout blesse, tout saigne, pour elle. Le metteur en scène Denis Maillefer, qui signera aussi le spectacle des journalistes du Temps, l’a préparée à monter sur ce ring avec l’attention tendre, c’est-à-dire intransigeante, d’un grand frère.

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Cavale d’amour

De Tous des oiseaux, on sait déjà tout (lire LT du 17.12.2017). Perdre son sac, lui, sort de la fabrique, bel objet rugueux, soigné jusque dans ses arêtes, coupant à l’improviste, contondant le plus souvent. Au premier round, donc, Lola Giouse, chasuble de rappeur, vous prend à la gorge, pas comme le puma, non, mais comme un prédateur blessé. Voyez son visage: il colle à la vitre. Elle est captive d’une cage de verre, à portée de main et séparée de tous, avec, en guise d’étendard, un balai au manche télescopique.

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Si cette étudiante «bac + cinq», comme elle dit, vous toise à cet instant où la lumière vrille entre chien et loup, c’est qu’elle a tout perdu. Elle a craché sur un père qui fait du business à Abu Dhabi. Elle a voulu se fondre en Sandrine, une farouche qui subit la muflerie de son patron dans une onglerie. Elle a cru qu’elle pourrait arracher son amour à l’ordinaire des jours, qu’ensemble elles profaneraient les héritages qui obligent. Elle initierait Sandrine à la langue de Jean Genet et de Pierre Bourdieu; et son amante la libérerait des préjugés qui se propagent en tumeur.

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Perdre son sac est une confession en chute libre, où l’innocence d’une obsession se dissout dans le karcher d’une guerre des castes larvée. Fracture de classe et blessure d’amour se mêlent. Lola Giouse coule en lave: «On va au Collège de France. Et on s’embrasse»; puis: «Le monde entier crache à la figure de notre amour». Mais Sandrine lui échappe, comme si aucun théorème, aucun baiser ne pouvait résorber la tache du langage, cette muraille de mots qui divise.

La parole ne triche jamais 

Lola Giouse dompte ce texte cavaleur, l’habite, dangereuse quand elle épouse le chant d’une plaine perdue; déchirée quand Sandrine s’évanouit tel le coyote au petit jour; K.-O. sous la pluie voulue par Denis Maillefer, cette pluie noire qui efface la trace d’un fol espoir. Tout s’ajuste alors, le pinceau musical du metteur en scène et la mélancolie de Lola.

Tous des oiseaux et Perdre son sac n’ont pas la même amplitude. Wajdi Mouawad est un génie du scénario, il est le héraut de nos carrefours et ses grandes pièces éclairent l’actualité à la lumière des origines du théâtre. Il est à cet égard unique. Pascal Rambert met des mots en rafales sur des impasses existentielles. Ils ont en commun pourtant d’écrire pour leurs acteurs. A la Cuisine, comme à la Comédie, la parole ne triche jamais. Lola Giouse, comme Souheila Yacoub et sa tribu, invite le spectateur à faire corps avec elles, dans le chaudron de leurs fictions. On en ressort lavé et transfiguré.


Perdre son sac, Comédie de Genève, jusqu’au 7 sept. à l’affiche de La Bâtie www.batie.ch


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