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L'équipe de la Batie: Tiphaine Carrère, Neil Galiba, David La Sala, Claude Ratzé.
© Eddy Mottaz

Scènes

«La Bâtie doit être un moment de ferveur»

Des artistes stars dans leur domaine. Un restaurant et un club spécialement conçus pour la quinzaine. Un bouquet affolant de spectacles. Nouveau directeur du grand festival genevois, Claude Ratzé décline sa révolution de velours

Un club, trois à quatre nuits par semaine, au centre-ville qui plus est – rue Pictet-de-Bock. Un restaurant, le Septembre vert, spécialement monté pour le festival dans l’historique salle du Faubourg. Des spectacles flambeurs et grand public appelés à remplir des salles de mille places. La présence inédite à Genève des chorégraphes stars Hofesh Shechter et Dimitris Papaioannou. Des petites formes flibustières qui entêtent. Claude Ratzé prend les commandes de La Bâtie et opère un virage doux, fidèle à son style d’hédoniste malin. C’est son côté Po, le héros hyperdébrouille du dessin animé Kung Fu Panda.

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Fallait-il un symbole? Gala, ce spectacle fédérateur conçu par Jérôme Bel, le fournit. C’est cette parade où danseurs amateurs et professionnels s’emballent côte à côte qui ouvrira le festival jeudi 30 août au Théâtre du Léman. Dans son bureau, entre deux bouffées de chaleur, Claude Ratzé se dit pressé de vivre ce lancement. Mais il appréhende aussi. Et si le public ne se jetait pas sur les 2000 places à disposition pour Gala – deux soirs, 1000 billets chaque fois? Et si la mèche ne s’allumait pas?

De métier, de bagou, de ficelles: de tout ça, Claude Ratzé ne manque pourtant pas. Il a été programmateur de la danse à La Bâtie déjà, dans les années 1990. Il a dirigé l’Association pour la danse contemporaine (ADC) à Genève pendant un quart de siècle. Mais 17 nuits de festival relèvent d’une autre dimension: un festin, mieux, une orgie, quelque 44 spectacles, performances et concerts qu’il s’est promis d’avaler, avec à chaque fois le souci que le menu plaise.

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Pour ficeler sa première édition, il s’est entouré de trois Jiminy Cricket, le Genevois Neil Galuba, 22 ans, propulsé responsable du volet musical, Tiphaine Carrère, touche-à-tout brillante qui s’intéresse aussi bien à la question des genres qu’à celle du public, et David La Sala, un amoureux de la scène. Ce trio compose sa jeune garde; elle infuse sa toile. Cette programmation se différencie-t-elle pour autant de celle d’Alya Stürenburg Rossi, sa prédécesseur? Sur la ligne, pas de changement à l’évidence. C’est le ton qui est autre: plus chaleureux et charmeur.


On ne peut pas dire que vous ayez révolutionné le festival…

J’ai préféré miser sur la continuité. La rupture pour la rupture ne m’intéresse pas. Pourquoi se priver par exemple de Summerless, le nouveau spectacle de l’Iranien Amir Reza Koohestani, sous prétexte que ma prédécesseur le programmait déjà? Pour satisfaire quel orgueil?

Surprise aussi, vous programmez des spectacles qui ont déjà été présentés en Suisse romande, «Hate» de Laetitia Dosch ou «Gala» de Jérôme Bel. Les grands festivals, à Avignon, Bruxelles ou Paris, privilégient l’exclusivité. Pas vous?

Le marché de l’exclusivité est affreux. Le public se moque de ce genre de coquetterie. Il se déplace très peu, il a envie de découvrir des spectacles forts, c’est sa seule préoccupation.

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Vous voulez collaborer étroitement avec les institutions, la Comédie, le Théâtre Saint-Gervais, le Grütli… N’est-ce pas déléguer vos prérogatives de programmateur?

Il y a un renouveau à la tête des théâtres, il faut profiter de cet élan pour nouer de nouveaux pactes. La Comédie, le Poche/GVE, le Chat noir ou La Gravière pour la musique assument de fait une partie de la programmation. Le risque de ce parti pris était que nous perdions notre identité, que nous n’ayons pas de ligne lisible. Notre travail a consisté aussi à donner un sens à ce bouquet, c’est ce que nous avons essayé de faire avec Tiphaine Carrère, Neil Galuba et David La Sala.

Un exemple?

Quand nous décidons de programmer Les idoles, la création de Christophe Honoré au Théâtre de Vidy, nous imaginons un contrepoint. Le cinéaste salue les artistes qui l’ont marqué dans les années 1980-1990, Hervé Guibert, Jacques Demy, Serge Daney…, tous emportés par le sida. Pour notre part, nous proposons un brunch lecture: de jeunes comédiens sortis de la Manufacture liront le dimanche 2 des textes de Christophe Honoré. Et par ailleurs, Neil a construit une soirée années 1980-1990 au Club.

Que vous a apporté votre trio de conseillers artistiques?

Il était essentiel pour moi de me frotter à la jeune génération, qui a d’autres goûts et d’autres vues. Nos discussions ont nourri la programmation, je pense par exemple à notre thématique kinky, cette sexualité qu’on considère comme transgressive. Trois spectacles figurent sous cette étiquette. C’est un enjeu fort de l’époque: d’un côté, des artistes cherchent à mettre en mots et en formes une sexualité qui échappe au cadre normatif; de l’autre monte une vague de moralisation.

La Bâtie a une image de festival d’avant-garde. Cela se traduisait aussi par des affiches décalées et conceptuelles. Vous avez misé sur une imagerie beaucoup plus charnelle. Est-ce un symbole?

J’en avais assez des gadgets de communication, ces pâtes de dentifrice sur les affiches par exemple qui ne parlent qu’aux connaisseurs. Je voulais quelque chose de plus chaleureux et de plus féminin. Nous avons fait appel à des graphistes femmes. Elles nous ont fait cette proposition de corps qui se dénudent délicatement. C’est ce que je voulais, une présence mystérieuse et prometteuse, qui caresse et dévoile sans tout montrer.

Il fut un temps où La Bâtie réunissait chaque soir des milliers de noctambules, festivaliers ou pas, à la salle communale de Plainpalais ou au Palladium, autour d’un bar et d’un «dancefloor». Pourquoi avoir renoncé à ce lieu central?

Réunir dans un seul endroit les butineurs de la nuit et ceux qui cherchent un havre de discussion après le spectacle est un exercice difficile. Personne n’y trouve vraiment son compte. Le Satori, le Pli du Lama, c’est une époque. J’ai préféré séparer les genres, avec un vrai club capable d’accueillir cinq cents personnes autour de DJ choisis par Neil Galuba, et un restaurant, le Septembre vert, monté par Cédric Riffaud, qui connaît le métier pour avoir cogéré L’Aiglon, café qui est une institution dans le quartier des Pâquis. Je voudrais qu’on y cultive un certain art de vivre, dans un décor inspirant.

La Bâtie a-t-elle encore une mission vis-à-vis des créateurs locaux, sachant qu’ils sont présents tout au long de la saison?

La présence des artistes genevois et romands fait partie de l’histoire de ce festival. Il est né pour permettre à des figures de la scène alternative de rencontrer le public. Tout a changé bien sûr, mais cette priorité demeure. Mon souci est de susciter des projets particuliers. C’est le sens de ces alliances créées pour le festival entre des artistes venus de disciplines différentes et qui se retrouvent à construire ensemble un spectacle. La plasticienne genevoise Carmen Perrin est ainsi associée à la danseuse Tamara Bacci. Je crois à la force d’entraînement de ces collaborations.

A quoi sert La Bâtie?

C’est le festival de la rentrée, le grand réveil après l’été, une plage où une population se rassemble, où elle vit, dans la ferveur, une expérience unique qui n’a rien à voir avec ce qu’elle vit le reste de la saison. Cette quinzaine est une aventure pour le spectateur qui se frotte à des univers, à des formes inédits, on l’espère, singuliers dans le meilleur des cas. Un festival n’est pas un catalogue: c’est un espace où on inscrit son histoire dans celle d’une communauté.

«Populaire», est-ce une épithète que vous revendiquez?

Oui. Gala de Jérôme Bel présenté dans une salle de mille places est un événement populaire. C’est un spectacle qui magnifie la diversité des corps, qui mélange amateurs et professionnels, où chaque participant est payé la même chose. Qu’on investisse pour cette édition de grandes salles reflète notre volonté de toucher le grand public aussi. Ce n’est pas gagné, de loin pas. Mais j’ai envie de cela.



La Bâtie – Festival de Genève, du 30 août au 16 septembre, www.batie.ch



Les nouveaux enfants de La Bâtie

Il se pourrait bien que ce soit lui le porte-drapeau. A moins que ce ne soit elle. Neil Galuba et Tiphaine Carrère, la vingtaine, forment l’escorte printanière de Claude Ratzé. Avec leur compère David La Sala, ils inoculent leur sensibilité dans le grand corps de cette édition. Dans le bureau-étuve de Claude Ratzé, Tiphaine Carrère, qui vit entre Genève et Berlin, confie son souci de conquérir de nouveaux spectateurs, des arabophones par exemple grâce à la poétesse saoudienne Hissa Hilal, égérie courageuse qui a profité de son passage dans l’émission Le poète du million pour dénoncer les conservatismes de son pays.

A ses côtés, le Genevois Neil Galuba paraît avoir la tête ailleurs, au Club* sans doute déjà. C’est ce gamin-là, 22 ans, qui est chargé de sa programmation, comme du reste du volet musical. Pourquoi lui? «J’ai lu dans Le Temps que Claude Ratzé cherchait de jeunes conseillers, raconte-t-il. J’ai envoyé un e-mail, il m’a répondu, nous nous sommes entendus. Et voilà!» Pendant douze nuits, celles où le Club bouillira, il ne dormira pas. Il se fondra dans la meute espérée, quelque 500 insomniaques chaque soir.

Dans sa boîte, de la tech house ou de la techno, des sorciers queers ou des drag-queens. Extase du travestissement. «Il y aura de tout, mais chaque jour, ce sera différent, assure celui qui était chargé à 19 ans de la programmation musicale du Zoo à l’Usine. Je suis nourri par la musique électronique, qu’elle soit anglo-saxonne, suisse ou africaine. Toutes m’intéressent. J’ai l’impression d’ailleurs que je suis devenu encore plus mélomane en m’engageant à La Bâtie.»

Hors Club, il a veillé sur le casting de cette édition, en liaison avec des lieux consacrés, le Chat noir ou La Gravière. Dans son filet, le chanteur sud-africain Nakhane Touré ou le groupe Death in Vegas. Neil Galuba est œcuménique, c’est un atout dans le métier. Il envisage de devenir agent d’artistes. La Bâtie sert aussi à cela: à ce que les papillons d'un été prennent leur envol. 

* Le Club, rue Pictet-de-Bock 4.

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