Cinéma

Batman et Superman repérés en Islande

Le petit village de pêcheurs de Djupavik, dans le nord de l’île, a accueilli le tournage de «Justice League», blockbuster de Zack Snyder en salles dès mercredi. Depuis 2006 et «Mémoires de nos pères», de Clint Eastwood, l’Islande a attiré de nombreuses équipes hollywoodiennes. Reportage

Voilà un siècle, les fermiers de l’Arneshreppur ne connaissaient pas la valeur de l’argent. Seul le troc permettait de survivre bon an mal an dans cette région perdue dans le nord de l’Islande, régulièrement coupée de tout. Puis une usine de harengs vit le jour en 1934, dans le petit village de Djupavik.

Une piqûre de vie incroyable, et plus de trois cents personnes qui s’installèrent sur place pour dix ans de miracle économique. Avant la rareté du poisson, puis sa soudaine disparition, l’argent qui vint à manquer, et l’inévitable fermeture en 1954 qui replongea le fjord dans la désolation.

Usine désaffectée en salle de concert

Djupavik devint alors une sorte de village fantôme, mais une famille prit conscience du potentiel que représentaient ces quelques bicoques posées au pied d’une gigantesque cascade. Eva Sigurbjörnsdottir et son mari Petur rachetèrent d’abord une maison à l’abandon, propriété de l’Etat, trop heureux d’enlever un boulet à son patrimoine. Ils en firent un hôtel très chaleureux, avant de racheter l’usine désaffectée à des propriétaires qui ne savaient plus trop quoi en faire.

Un bâtiment hors du commun, totalement fou. Avec notamment une salle de stockage d’huile de hareng, capacité 2000 tonnes, dans laquelle le groupe vedette national Sigur Ros a donné un concert mémorable. C’est beau, froid, saisissant, fascinant, mais tous les concours d’adjectifs du monde n’en viendront pas à bout: ça reste particulier, et ce n’est pas forcément ici qu’on a envie d’organiser son voyage de noces.

Six semaines de tournage

Zack Snyder est un réalisateur hollywoodien de 51 ans, prêt à tout pour dénicher le décor fantasmagorique qui contribuera à la réussite de ses blockbusters. Il emploie une armée de petites mains, on devrait dire de petits yeux, chargée de lui trouver l’endroit qui fera la différence.

Pour Justice League (en salles dès mercredi), l’un des films les plus chers de l’histoire du cinéma avec son budget estimé à quelque 300 millions de dollars, il avait identifié six sites susceptibles de convenir. Dont un signalé par son réseau islandais: Djupavik. Intrigué, le cinéaste décidait alors de se déplacer personnellement. Un coup d’hélicoptère, quelques coups d’œil de-ci de-là, et la sentence immédiate: «Vous annulez tout le reste, on ne bougera pas d’ici.»

Rochers de cinéma

On rend visite à Magnus Karl Petursson, fils d’Eva, qui dirige désormais l’hôtel Djupavik. Son agenda de l’automne 2016 a été facile à gérer: l’équipe du film avait tout réservé un an à l’avance. Six semaines étalées sur septembre et octobre, avec un sacré casino niveau logistique: les 14 chambres de l’hôtel occupées, des matelas partout dans le bâtiment. Et un village totalement transfiguré par les 120 caravanes installées sur la plage un peu plus loin.

Magnus est un peu inquiet à l’idée de trop en raconter, devoir de confidentialité oblige. Mais ce fantastique conteur a du mal à se contenir et lâche foule de détails et d’anecdotes. «Le réalisateur trouvait que nos pierres volcaniques étaient superbes. Il voulait en transporter sur la plage, avant de renoncer devant leur poids. Du coup, il a demandé à ses décorateurs d’en fabriquer de fausses.» Rochers «de cinéma», donc, tout comme les icebergs en bord de plage. Ou la maison rouge, toute neuve, juste à côté de l’hôtel. Méconnaissable dans le film, puisque artificiellement rouillée pour donner une touche plus froide à l’ensemble. Avant d’être repeinte à l’identique en fin de tournage.

Trois générations d’acteurs

On trouve également ce sublime bateau, plein de rouille lui aussi. Celui qui hébergeait les ouvriers au milieu du siècle dernier, celui devant lequel Batman et Aquaman sont en pleine discussion. Une scène qui aurait dû se dérouler ailleurs, selon Magnus: «Zack Snyder avait trouvé l’endroit idéal pour les filmer, mais l’escalier était trop étroit. Il en a donc fait construire un plus large. Avant de changer d’avis, une fois qu’il était prêt…»

Fin de l’histoire? Non, puisque suite au tournage, la production a exigé la destruction du nouvel escalier pour le remplacer par l’ancien, alors que Magnus voulait le conserver. Pour une raison toute simple: éviter un procès potentiel, selon l’armée d’avocats qui veille à chaque clause. Tout ça s’est réglé «à la Hollywood»: le nouvel escalier a été démonté, l’ancien remonté, des photos ont été prises pour prouver que tout avait été remis en état. Puis l’ancien a été redémonté et le nouveau remonté. Vous suivez? Une drôle de comédie, mais juridiquement parfaite.

Et les acteurs, sinon, sympas? Trois générations, et trois attitudes bien différentes. Jason Momoa, dans le rôle d’Aquaman, le plus jeune, le plus cool et le plus ouvert de tous. Le vétéran Willem Dafoe, mec à l’ancienne, qui avait choisi de conduire lui-même depuis Reykjavik pour découvrir les merveilleux paysages islandais, quand les autres enchaînaient hélicos et avions privés. Et puis Ben Affleck, à l’époque du tournage en pleine crise personnelle (procédure de divorce avec son épouse Jennifer Garner). Surtout utilisé pour les scènes en gros plan, sinon laissé tranquille au profit de sa doublure officielle.

Avec cette drôle d’histoire: Batman (Ben Affleck, donc) devait grimper sur un cheval au sommet de la cascade surplombant le village. Problème: il culmine à 1 mètre 92 et les chevaux islandais sont les plus petits du monde. Pas crédible. Les producteurs sont donc partis à la recherche du plus grand équidé du pays, mais sans succès. Avant d’inverser le plan: ils ont fini par trouver le sosie de Ben Affleck en petit format. Qui s’est donc collé au tournage trois cents mètres plus haut, pendant que la star savourait son repos en bord de plage.

Magnus parle de l’ambiance «la plus cool de (sa) vie» pour évoquer ces semaines intenses mais pleines de souvenirs. L’entrepôt transformé en bar géant avec karaoké, billard, baby-foot et sound system après les journées de travail; le dernier jour de tournage et le «cut» final craché par Zack Snyder, synonyme de hurlements et de bière qui coule à flots.

Il ne dira pas combien lui a rapporté cette expérience inoubliable. Mais on ne s’inquiétera plus pour lui: «Je n’avais aucune idée des tarifs, j’ai donc appelé un ami islandais dans le business. Je lui ai donné une somme, et il m’a dit: «C’est Hollywood, tu peux demander au moins dix fois plus.» De fait, ils n’ont jamais cherché à gratter. Même s’il fallait faire venir un transpalette en urgence à 60 kilomètres de là, on n’avait pas le temps de donner le prix qu’ils validaient déjà. C’est très bien tombé, parce qu’on reprend tout juste l’hôtel avec mon beau-frère. On veut faire plein de travaux, et on aurait sans doute eu besoin de dix ou quinze ans pour y arriver. Mais là, on ne se pose plus la question.»


«Chez nous, la nature fait tout le boulot»

Star Wars: Rogue One, Captain America, Prometheus, Oblivion, Interstellar, Thor, La Vie Rêvée de Walter Mitty, Transformers, Fast and Furious, Game of Thrones. Un point commun et un seul entre ces succès publics: tous ont été tournés en Islande. Une tendance facile à expliquer pour Einar Hansen Tomasson, le commissaire chargé de la promotion cinématographique du pays.

«Mon boulot, c’est être proactif, faciliter les contacts, mettre les gens en relation. Ma toute première année, en 2004, je ne connaissais personne à Los Angeles et je me présentais dans mes petits souliers, genre: «Bonjour, je suis Islandais.» Aujourd’hui, je passe un coup de fil la veille de mon arrivée et c’est plutôt: «Salut les gars, je suis en ville.» Je situerai le premier déclic en 2006, à l’occasion de la sortie de Mémoires de nos pères, de Clint Eastwood. Un tournage avec des milliers de figurants, un projet énorme pour l’Islande. Beaucoup de producteurs, surtout américains, ont alors réalisé qu’on pouvait faire des films chez nous. Puis notre devise s’est effondrée avec la crise économique de 2008, et les conditions sont devenues incroyablement intéressantes pour les producteurs étrangers. On a certes connu un petit coup de mou en avril 2010 avec l’éruption de l’Eyjafjallajökull, en raison des risques et des problèmes d’assurance qui allaient avec. Mais tout le monde a vite été rassuré; Prometheus et Game of Thrones ont été tournés ici, et c’était reparti.»

Pays de pêcheurs

«L’Islande est aujourd’hui sur la carte, et ce pour plusieurs raisons, poursuit Einar Hansen Tomasson. Nos sociétés de production font un boulot formidable, avec un personnel très travailleur. En Europe, le temps officiel de travail dans le cinéma est de dix heures par jour sur cinq jours. Je crois même qu’il est de huit heures en France. En Islande, c’est douze heures quotidiennes sur six jours. On est un pays de pêcheurs: quand on voit un poisson, on l’attrape. Cet esprit a traversé les générations, et c’est pareil pour le cinéma. S’il faut bosser, peu importe le temps que ça prend. Malgré plusieurs interruptions dues au mauvais temps, le tournage de Mémoires de nos pères s’est terminé avec un jour d’avance. Clint Eastwood n’en revenait pas. Et puis on ne va pas le cacher: le système d’incentive est quelque chose de très important aujourd’hui dans le business.» L’Etat islandais rembourse 25% des frais de production engagés en Islande, si un tournage s’est bien passé.

Forcément, l’environnement naturel est pour beaucoup dans l’attrait qu’exerce l’Islande sur les conteurs d’histoire américains. «Oui, bien sûr, avec tous ces paysages qu’on ne peut pas trouver ailleurs. La nature fait tout le boulot chez nous. D’ailleurs, si je ne devais nommer qu’un seul film comme ambassadeur, ce serait La Vie rêvée de Walter Mitty, de Ben Stiller, la meilleure de toutes les publicités. Le film est censé se dérouler en Islande, au Groenland et en Afghanistan, mais tout a été tourné ici. Il y a toutes les saveurs dans ce film, et plein de gens se sont rendu compte qu’on pouvait tout faire chez nous.»

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