Le Musée Jenisch à Vevey inaugure trois expositions, riches en pièces et en implications esthétiques. Trois artistes d'aujourd'hui proposent chacun leur monde expressif et philosophique, par les moyens de la peinture pour Jean Hirtzel et Suzanne Auber, de la gravure pour Henry Meyer. Suzanne Auber est née en 1932 dans le canton du Valais, où elle poursuit son œuvre, de même qu'en Bretagne et à Paris. Jean Hirtzel lui, né en 1936 à Neuchâtel, a mis fin à ses jours en 1999, plutôt que de laisser la maladie lui ôter ses moyens et ses joies. Plus jeune, plus turbulent, plus grinçant dans sa manière, héritier du cynisme d'Otto Dix, Henry Meyer, sculpteur et illustrateur, présente ici des gravures peu orthodoxes.

La belle exposition des assez grandes huiles de Jean Hirtzel occupe une salle, ce qui est relativement peu, comparé à l'enfilade des salles réservées aux peintures à l'acrylique de Suzanne Auber, mais beaucoup, pour l'effet suscité. Couvrant les années 90 uniquement, les toiles attestent l'aboutissement d'une démarche dont la monographie parue aux éditions Vie Art Cité évoque les antécédents. Formé à Neuchâtel, à l'Académie Maximilien de Meuron, à Florence et à Paris, Jean Hirtzel s'est surtout formé à travers ses voyages et ses rencontres. Rencontre avec l'œuvre précoce de Cézanne par exemple, dont les compositions figuratives des années 60 rappellent la tendance passionnée; rencontre avec les expressionnistes allemands, avec les signes et les écritures, de Klee à Tobey; rencontre enfin avec Francis Bacon, en chair et en os, à Londres. Des visions de cet artiste, Jean Hirtzel a conservé, jusque dans ses dernières peintures, les contours tordus, les surfaces essuyées, l'espèce de dissolution des figures, réduites à des lignes tracées en profondeur, qui compartimentent l'espace.

Si les tableaux ultimes de Jean Hirtzel laissent deviner son admiration pour Bacon, auquel une toile rend explicitement hommage (L'Aigle de Taluakem ou Hommage à Francis Bacon, 1992), ils se révèlent infiniment moins sombres, quant à la vision de l'humanité esquissée, que les peintures du maître. Le mystère existe dans les œuvres de Hirtzel, et même, tout en se cachant, il s'exhibe, en quelque sorte. Mais derrière la distanciation, derrière l'amenuisement de la figuration, derrière la minceur souple des bâtons de chaman, qui réfèrent à des séjours au Brésil parmi les tribus amérindiennes, on sent la sérénité, la foi en l'homme et en la nature. En la possibilité offerte à l'un et l'autre de vivre en harmonie.

L'harmonie caractérise également les peintures monumentales de Suzanne Auber (et les très petites peintures, non moins intéressantes), même si ce mot pourrait la choquer. Car ce qu'elle tend à dire, à dire en mots inscrits en lettres manuscrites au bas de ses toiles, c'est l'état de division et de chaos qu'ont laissé en elle une enfance malmenée, l'impossibilité d'assumer la séparation des parents et la nouvelle de l'assassinat de la mère. Et pourtant, l'artiste valaisanne, si elle se réclame de la Neuve Invention, cousine de l'art brut, se rapproche davantage, à nos yeux, de la peinture gestuelle et expressive. Dans les œuvres récentes qui font l'objet de la manifestation, les couleurs deviennent liquides, s'imbriquent, se superposent, laissent place au blanc, qui assure la respiration de l'ensemble.

La beauté simple et un peu naïve des titres correspond à celle, lumineuse, des peintures (Elle ne pleure pas elle chante ou J'en tremble encore, deux magnifiques efflorescences datées de l'année 2001). Les compositions étirées à la verticale se présentent comme un voyage, à la façon de La Prose du Transsibérien revue par Sonia Delaunay: on décrypte ce voyage en promenant son regard de haut en bas et de bas en haut, en passant par les étapes successives de l'âme qui vogue et qui divague. Par rapport à tout cela, les travaux d'Henry Meyer, linogravures, aquatintes, gravures sur bois, rehaussées à la craie, ces travaux sont bien plus implacables. Des masques y grimacent, dont les yeux sont à leur tour masqués, dont la bouche dépasse la largeur… Outre la thématique, l'intérêt réside dans les techniques de gravure, qui mettent en œuvre le collage, le découpage, les rehauts et les surimpressions.

Jean Hirtzel, «Peintures et œuvres sur papier» et Suzanne Auber.

Musée Jenisch (av. de la Gare 2, Vevey, tél. 021/921 29 50). Ma-di 11-17 h 30. Jusqu'au 9 février. Au Cabinet cantonal des estampes: «Henry Meyer. Gravure, et plus si entente…» Jusqu'au 2 mars.