Collection Art contemporain

Les Baud, recto et verso

Thomas Baud, lauréat de la septième édition des New Heads, et son frère Hugo proposent aux lecteurs du «Temps» une édition d’art qui s’expose des deux côtés

En février 2019, la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD), la Fondation BNP Paribas Art Awards et Le Temps remettaient leurs News Heads à trois diplômés de masters de l’école d’art genevoise. Pour Sara da Silva Santos et Thomas Liu, le prix consistait en l’organisation de leur toute première exposition personnelle au Centre d’art contemporain d’Yverdon pour la première, et au Musée des beaux-arts du Locle pour le second, le tout assorti de la publication pour chacun d’un catalogue. Thomas Baud, le troisième lauréat, repartait avec la mission de réaliser la traditionnelle édition d’art pour les lecteurs du Temps.

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Nous l’avions sélectionné dans le cadre du Grand Tour, lorsque à la fin de l’année scolaire la HEAD ouvrait au public les ateliers d’artistes de ses étudiants. Nous avions alors été frappés par son utilisation du collage, de la peinture mais aussi des mots dans son travail. Et aussi par cette manière instinctive et très personnelle d’investir la surface de la toile ou de la feuille de papier sur tous ses côtés. «Je peins autant devant que derrière. Je considère d’ailleurs davantage ces travaux comme des objets peints que comme des peintures au sens strict du terme», explique l’artiste, qui a commencé par apprendre le dessin au Centre de formation professionnelle des arts appliqués à Genève (désormais Centre de formation professionnelle arts). «Là-bas, il s’agissait surtout de produire des images au service d’une narration. Alors que moi j’étais davantage attiré par l’abstraction, par une forme d’expression dont le sens n’est pas absolument littéral. L’art m’intéressait beaucoup, mais c’était un monde que je ne connaissais pas et dans lequel j’éprouvais de la difficulté à entrer. Alors oui, bien sûr, j’avais vu les œuvres des grands maîtres modernes. Mais l’art contemporain m’était totalement étranger.»

Apprendre l’abstraction

Thomas Baud arrive donc à la HEAD, en section arts visuels, pour parfaire son apprentissage. «C’est là que j’ai vraiment découvert et compris ce qu’était l’abstraction. Contrairement à l’école des arts appliqués, on ne me demandait pas de produire quelque chose sur un thème en particulier, mais juste de faire ce que j’avais envie, d’exprimer ce que j’avais en moi. L’école m’apportait aussi une dynamique. Seul à l’atelier, je ne parvenais à rien. Pas par manque de technique, mais parce que je me retrouvais devant une toile sans savoir par où commencer.»

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A la HEAD, il suit les ateliers des peintres Christian Floquet et Nicolas Party. «Leur ouverture et leur enthousiasme par rapport à leur travail m’ont beaucoup aidé. Olivier Mosset aussi. Qu’est-ce qui fait qu’un artiste décide de prendre une toile et la recouvre d’une seule couleur, et recommence inlassablement? C’est une question qui me fascine. J’aime citer cette phrase tirée de son livre Deux ou trois choses que je sais d’elle: je continue la peinture parce qu’elle continue à m’intéresser. C’est ça, continuer, ne jamais s’arrêter», poursuit l’artiste, qui n’a encore jamais vraiment exposé ses travaux. «Parce que j’ai encore l’impression d’être au tout début de ma découverte de la peinture», reprend celui qui fait de l’art comme il lui vient. «Le choix de la couleur, la question de la matérialité s’enchaînent avec ce que j’ai sous la main. Tout m’inspire. Des choses qui me stimulent esthétiquement ou intellectuellement, une image ou un texte qui me parle comme les paroles d’une chanson que je vais détourner.» Et que Thomas Baud inscrit ou colle dans ses carnets en attendant de les utiliser plus tard.

Frères artistes

Pour Le Temps, il a imaginé une sérigraphie d’un genre spécial. Imprimée sur les deux faces, elle peut facilement s’accrocher d’un côté comme de l’autre grâce à un œillet métallique. «Je voulais quelque chose de généreux. Une feuille de papier a deux côtés, j’ai donc décidé d’occuper le recto et le verso.» Mais pas tout seul. Ce qui explique que cette édition biface offre des esthétiques très différentes selon comment on l’expose: très artistique ou plus bédéiste.

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C’est que Thomas Baud a invité son frère Hugo à remplir une partie de cette page blanche. «Il dessine énormément. Il a suivi la formation de l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration à Genève (ESBDI), reçu l’année dernière le Prix Töpffer de la jeune bande dessinée. C’est aussi quelqu’un avec qui j’ai beaucoup partagé ma passion pour la peinture. Ce qui nous amène à visiter souvent des expositions ensemble. Son style est teinté d’abstraction et d’art contemporain. Mais il est tout l’inverse de moi. Lui est capable de sortir en deux secondes un projet définitif et génial. Alors que moi je prends du temps. Je retouche beaucoup avant d’être totalement satisfait.»

Inspiré par Warhol

Pour l’édition du Temps, Hugo Baud a repris le visage du Surfeur d’argent, super-héros incontournable de la BD américaine, créé par Jack Kirby pour les éditions Marvel. «Il l’a représenté comme en souffrance. Par-dessus, il a dessiné la tête hilare d’une sorte de personnage de Disney qui est récurrent dans son travail. Ça lui ressemble beaucoup. Hugo est capable de passer de quelque chose de très joyeux et léger à des sentiments plus mélancoliques et profonds», explique l’artiste qui, de son côté, a tracé une sorte de toile d’araignée de Spider-Man qui jaillit. «Je voulais un dessin très rapide, comme un tag sur un fond de fausse tapisserie fleurie. C’est l’une des premières fois que je fais de la sérigraphie. La référence qui m’est tout de suite venue à l’esprit a été Andy Warhol. On connaît tous ses papiers peints aux motifs de vaches et de fleurs. J’ai eu envie de faire mes fleurs, mais à ma façon. Je ne voulais pas non plus que tous les tirages se ressemblent. Il y a une trame similaire sur laquelle j’ai ensuite collé des pages de mes carnets. Avec l’idée de reprendre ces sortes de notes que je trouve un peu partout mais de les inscrire dans un autre contexte. Les 30 exemplaires de cette édition sont donc tous différents.»

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