Ce n'est pas une surprise. Katharina Wagner, 30 ans, et sa demi-sœur Eva Wagner-Pasquier, 63 ans, succéderont à leur père Wolfgang Wagner pour diriger le Festival de Bayreuth. Le Conseil de fondation s'est réuni hier à 13 heures. Il a suivi le souhait de Wolfgang Wagner, n'a pas voulu froisser cette tête dure qui, depuis 1966, règne seul sur la prestigieuse manifestation née dans l'esprit d'un visionnaire, Richard Wagner. On imagine la joie du patriarche. Lui qui, jusqu'à ses 89 ans, a fait régner le suspense sans jamais céder le sceptre, triomphe de voir ses deux filles, l'une née d'un premier mariage, l'autre d'un second, reprendre le flambeau.

Incroyable guerre de succession. On ne compte plus les personnalités et tandems qui se sont présentés pour succéder à Wolfgang Wagner depuis une dizaine d'années. Le patriarche a tout fait pour leur barrer la route. Lorsqu'en 2001 sa première fille Eva était désignée par la fondation pour lui succéder (celle-ci fut conseillère artistique au Metropolitan Opera de New York), il s'est cramponné à son siège. Il a toujours eu un faible pour Katharina. Son dessein était de voir sa petite dernière poursuivre l'aventure de Bayreuth. Son souhait a été exaucé, quoique d'une manière inattendue. Longtemps en froid, les deux demi-sœurs Katharina Wagner et Eva Wagner-Pasquier ont improvisé une réconciliation, histoire de briguer à deux la direction du festival.

Mais au dernier moment, un tandem très séduisant a failli leur brûler la politesse. Nike Wagner, cousine de Katharina, universitaire de haut niveau (elle a rédigé une thèse sur l'écrivain autrichien Karl Kraus), patronne du Festival de Weimar, brigue la direction du festival de longue date. Elle est la fille de Wieland Wagner. Ce créateur, qui fit renaître Bayreuth de ses cendres à l'après-guerre par ses mises en scène visionnaires, a toujours été jalousé par son frère Wolfgang, le «pragmatique». Les deux hommes dirigeaient le festival jusqu'au jour où Wieland est mort d'épuisement en 1966. Depuis, Wolfgang a régné seul sur le festival. Il n'a jamais toléré que Nike Wagner, laquelle a l'intelligence de son père Wieland, a même écrit une Histoire de famille qui jette un regard cru et ironique sur la dynastie des Wagner, cherche à lui ravir le sceptre. Mal vue par son oncle, Nike Wagner s'est récemment trouvé un allié de poids en la personne de Gerard Mortier, ex-directeur du Festival de Salzbourg, puissant patron de l'Opéra de Paris, nommé au New York City Opera à partir de 2009. La semaine dernière encore, le tandem créait la surprise en faxant une candidature spontanée au bureau du conseil de fondation, avec un programme destiné à concurrencer la proposition de Katharina Wagner et Eva Wagner-Pasquier.

Pourquoi le conseil de fondation a-t-il favorisé ce dernier duo? Sans doute parce que c'est la proposition qui bouleverse le moins le fonctionnement actuel du festival de Bayreuth. Katharina et Eva Wagner-Pasquier promettent une «révolution en douceur». Elles n'élargiront pas le répertoire, s'en tiendront aux dix opéras de la maturité (y compris les quatre ouvrages composant le Ring) qui ont toujours été représentés depuis la mort du compositeur. Elles comptent rehausser le niveau artistique du festival (Bayreuth affiche des distributions très moyennes), redorer l'image du festival et mettre un accent sur le marketing. Le grand chef Christian Thielemann, avec lequel Katharina avait scellé une première alliance il y a un an pour briguer la direction du festival, sera conseiller artistique. Des collègues chefs comme Simon Rattle, Zubin Mehta, Kent Nagano, ou Barenboïm et Harnoncourt (les envies de Katharina), seraient conviés à Bayreuth. Katharina évoque aussi une académie pour la transmission du chant wagnérien par les doyens à la jeune génération.

Mais ce programme ne va pas aussi loin que celui de Nike Wagner et de Gerard Mortier. Nettement plus audacieux, leur plan prévoyait deux nouvelles mises en scène par an (au lieu d'une seule), un «deuxième» festival à la Pentecôte avec des créations («Wagner tomorrow»), une politique tarifaire susceptible d'attirer le jeune public, des conférences, symposiums et tables rondes autour de l'œuvre de Wagner: bien trop pour le conseil de fondation! Quant à introduire les œuvres de jeunesse de Wagner (Rienzi, La Défense d'aimer, Les Fées), il n'en est pas question.

«C'est décevant et rasant, réagit Shirley Apthorp, critique musicale au Financial Times et chez Bloomberg, parce que Katharina Wagner n'est pas qualifiée pour prendre de telles responsabilités. Elle n'a pas d'expérience dans l'administration des arts, ses mises en scène ne la distinguent pas de la mêlée - au contraire. En revanche, elle sait très bien promouvoir son image dans les journaux people en Allemagne. La transmission du pouvoir au sein de la famille Wagner se perpétue comme au Moyen Age.» Alain Perroux, dramaturge au Grand Théâtre de Genève, n'est pas plus optimiste. «Pourquoi soigner le marketing dans un festival où il faut dix ans pour décrocher des places? Bayreuth mériterait des réformes en profondeur. Ce n'est pas parce qu'on invite les enfants terribles de la mise en scène allemande, comme Christoph Schliegensief, qu'on transforme un festival. C'est de la cosmétique. Il faudrait repenser les structures, la programmation du festival.»

Conspuée ces deux derniers étés pour sa mise en scène des Maîtres chanteurs de Nuremberg, Katharina Wagner promet d'ores et déjà un Tristan aux côtés de Christian Thielemann pour 2015. Presque le Graal. Mais pas pour l'éternité. Le conseil de fondation a fixé à cinq ans la durée du mandat.