Presse, enfants, censure. En trois mots, c'est l'état de la bande dessinée dans les années 1960, au moment où elle va opérer sa révolution culturelle et devenir adulte. La BD est surtout un phénomène de journaux, elle s'adresse essentiellement à la jeunesse, et elle est soumise à un contrôle, une censure, une autocensure rigoureux.

Aux Etats-Unis, sous l'influence du délire satirique de la revue Mad de Harvey Kurtzman, la contre-culture explose dans les comics underground. Sexe, drogue et politique. Robert Crumb (Fritz the Cat) fonde l'emblématique Zap Comix en 1967. En Europe, les héritiers de Mad s'appellent Hara-Kiri (1960) et surtout Pilote (1959), un hebdomadaire qui bouscule la presse enfantine en déclin, menée par Spirou et Tintin et qui, sous l'impulsion de René Goscinny, va s'ouvrir à l'air du temps et s'adresser à un public progressivement plus âgé. Pratiquement tous les futurs grands auteurs y passeront, et c'est là que naît le phénomène Astérix, de Goscinny et Uderzo.

Mais en Mai 68, en pleine grève générale, Goscinny se retrouve face à une assemblée de la rédaction qu'il ressent comme un «tribunal populaire», qui revendique une plus grande participation. Profondément ulcéré, il lance néanmoins ses fameuses pages d'actualité, une innovation marquante. Cela n'empêche pas l'hémorragie d'auteurs qui vont fonder leurs propres supports: en 1972, Nikita Mandryka, Gotlib et Claire Bretécher font scandale avec L'Echo des Savanes, «réservé aux adultes», avant que Gotlib crée Fluide Glacial et qu'en 1975, Philippe Druillet et Mœbius inventent Métal Hurlant.

Dans le même temps, Hara-Kiri subit les foudres de la censure, et crée un hebdomadaire vite interdit, aussitôt rebaptisé, en 1970, Charlie-Hebdo, avec les très engagés Cabu, Reiser, Wolinski ou Gébé et son emblématique L'An 01 («On arrête tout, on réfléchit et c'est pas triste»). Le mensuel Charlie, de son côté, exhume le patrimoine oublié de la bande dessinée et suscite la création, ce que fera aussi dès 1974 Futuropolis, premier éditeur indépendant, mettant en avant les auteurs.

Le vent de liberté qui balaye les bulles est aussi parti d'un auteur hors norme, Jean-Claude Forest, dont l'héroïne émancipée et dénudée (même si elle sera rhabillée par la censure) parcourt la galaxie avec un souffle poétique et littéraire qui la distingue des productions triviales circulant plus ou moins sous le manteau. Ce n'est pas pour rien qu'après avoir paru dans le trimestriel V Magazine, Barbarella est publiée en album en 1964 par Eric Losfeld. Aussitôt interdit à l'affichage, une méthode qui devient courante et qui équivaut à une interdiction pure et simple en évitant le mot de censure, le livre aura malgré tout un impact certain.

Barbarella inspirera aussi bien Serge Gainsbourg qu'un luxueux navet de Roger Vadim avec Jane Fonda en 1968, qui marquera, sinon l'histoire du cinéma, du moins la mode et les esprits. Elle sera suivie par d'autres héroïnes sulfureuses et émancipées, dont Pravda la Survireuse, au visage de Françoise Hardy et au graphisme pop art et psychédélique très symbolique de l'époque: «Elle explique la rébellion de la jeunesse actuelle, la soif de détruire pour créer autre chose sans en avoir encore projeté dans l'avenir l'image exacte», relève le préfacier de cette œuvre du Belge Guy Peellaert.

Mais les deux grands succès de 1968 restent le très attendu nouveau Tintin(auquel Hergé s'est attaqué piqué au vif par le succès d'Astérix), Vol 714 pour Sydney, lancé à Paris le 16 mai alors que volent les pavés, et Astérix aux Jeux olympiques, à la veille des Jeux sanglants de Mexico.