Bande dessinée

La BD suisse cherche sa case

La bande dessinée helvétique tente de s’organiser pour assurer le rayonnement du 9e art et mieux coordonner les rapports avec les autorités culturelles

Dans quelle case se situe la bande dessinée dans le paysage culturel? Du côté du livre et de l’écrit? Annexée aux arts visuels? Ailleurs? On pourrait trouver dérisoire cette tentative de chercher où loger cet art séquentiel basé sur les cases et se féliciter que cet art hybride alliant image et texte soit à la fois l’un et l’autre mais ni tout à fait l’un ni tout à fait l’autre… Un genre nouveau, comme se plaisait déjà à le relever Rodolphe Töpffer.

Inventeur du genre, le grand Genevois fut aussi, déjà, son premier théoricien dans la première moitié du XIXe siècle. Mais la question n’est pas que sémantique et a des implications concrètes, notamment dans les relations qu’entretiennent les créateurs ou les éditeurs avec les institutions culturelles publiques et les demandes de soutien, quand les postulants sont ballottés d’un service à un autre, avec le risque de ne se retrouver dans aucune des cases prévues par les règlements…

Reconnaissance fragile

Paradoxalement, toutes ces questions deviennent sensibles à un moment où la BD suisse gagne en force et en visibilité, notamment auprès du public. Mais sa reconnaissance reste pourtant fragile, mal partagée suivant les régions, souvent peu suivie d’efforts concrets même si les aides, les prix et les formations se développent. D’où une volonté de ce secteur de s’affirmer, se structurer et se coordonner.

L’initiative revient à un quatuor de choc, deux Alémaniques et deux Romands, trois femmes et un homme représentant un musée, deux festivals et une institution culturelle. Après avoir défriché le terrain pendant une année, ils convient l’ensemble de la profession – institutions, associations, éditeurs, libraires, chercheurs, critiques, et bien sûr auteurs (regroupés depuis peu au sein de la SCAA, Swiss Comics Artists Association) – à se joindre au projet Réseau BD suisse dans le cadre d’une plateforme des protagonistes de la culture BD. L’objectif est de jouer un rôle d’interlocuteur, d’unir et de coordonner les efforts pour promouvoir la bande dessinée à travers des actions qui sont encore à définir. Le rendez-vous est annoncé à Lucerne, le 20 avril, dans le cadre du festival de BD Fumetto.

Plus qu’une sous-littérature

Anette Gehrig, directrice du Cartoonmuseum de Bâle, Jana Jakoubek, directrice artistique du festival Fumetto de Lucerne, Dominique Radrizzani, directeur du festival BDFIL de Lausanne et Cléa Redalié, conseillère culturelle à l’Office cantonal genevois de la culture et du sport, avaient déjà convié une vingtaine d’acteurs du milieu l’an dernier à BDFIL pour tester le projet. Tous s’en sont réjouis, et la «bande des quatre» s’est revue pour affiner la réflexion, ébaucher des statuts et des pistes d’action.

«C’est vrai, ce n’est pas la première fois qu’un tel projet est ébauché, reconnaît Jana Jakoubek, mais pour tous les quatre, c’est le premier projet auquel nous participons. Et nous avons des atouts. Nous avons appris à nous connaître, nous nous apprécions et nous avons, pour certains, déjà travaillé ensemble, nos réseaux sont différents et complémentaires. Nous voulons faire comprendre au public et aux institutions culturelles que la bande dessinée n’est pas une sous-littérature ou un art mineur, mais une forme d’expression d’une force exceptionnelle, digne d’être respectée et soutenue.»

Présence nationale

Pour Cléa Redalié, les idées sont lancées, elles vont être discutées et prendre corps. «En s’alliant, ses acteurs peuvent faire rayonner la BD suisse, à l’intérieur du pays et à l’étranger. Par exemple avec une présence nationale dans des grands festivals comme Angoulême ou Erlangen, sur le modèle du cinéma. Ou en prenant exemple sur ce qu’a fait la danse, avec sa plateforme Reso - Réseau Danse Suisse.»

En citant les avancées notables réalisées à Genève avec les Prix Töpffer (attribués conjointement par la ville et le canton), plus récemment les bourses à la création et l’ouverture de l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration, auxquelles on peut ajouter les bourses conjointes des villes alémaniques Bâle, Lucerne, Saint-Gall et Zurich (qui seront proclamées samedi à Fumetto), elle laisse entendre que ces initiatives pourraient être des exemples pour d’autres régions, et surtout au niveau fédéral.


Un programme prometteur

Malgré le crève-cœur de l’absence de quatre membres de la revue de BD irakienne Mesaha, privés de visas d’entrée en Suisse (voir nos éditions de mercredi), le festival Fumetto s’ouvre samedi sous des auspices prometteurs. Les jeunes artistes de Bagdad seront présents à travers leurs œuvres dans Shelter, une des expositions majeures de cette 37e édition du festival lucernois, sur la création dans les pays en crise, en guerre, en situation de violences et de violations des droits de l’homme. Elle se tient dans ce qui était l'un des plus grands bunkers du monde pendant la guerre froide.

Trois autres points forts parmi des dizaines d’événements: une rencontre entre des dessinateurs brésiliens et suisses, en collaboration avec le magazine Strapazin et sous l’égide de Pro Helvetia, avec un prolongement prévu à Bahia; la plongée vertigineuse dans les dessins de l’Américain Richard McGuire, dont les lucarnes temporelles remontent dans le passé d’un lieu précis, des années 1970 jusqu'à dix mille ans ans avant Jésus-Christ, un bison se reposant à l’endroit où sera plus tard bâti un salon; enfin une redécouverte du grand illustrateur Gustave Doré, précurseur de la narration séquentielle avec ses «BD» comme, en 1854, L’histoire de la sainte Russie.

Par ailleurs, dans le cadre d’une expérience pour diversifier ses publics, Fumetto propose Stars für Kids, s’adressant à la fois aux enfants et à leurs parents, avec des grands artistes «adultes» publiant aussi pour les enfants, comme Richard McGuire, la Zurichoise Anna Sommer ou la Brésilienne Talita Hoffmann, qui dessineront avec leur jeune public.


Fumetto, du 14 au 22 avril, tout le programme sur www.fumetto.ch

Publicité