Pop

Beach House, extension de la grâce

Depuis Baltimore, le duo qui a secoué la scène indépendante en 2010 avec «Teen Dream» poursuit sur un chemin sonore sophistiqué et rêveur. Un album essentiel

Genre: pop
Qui ? Beach House
Titre: Bloom
Chez qui ? (Sub Pop/Irascible)

Les statistiques sont impitoyables, elles font de ce recoin d’Amérique un des plus dangereux du pays. A Baltimore, dit-on, il ne fait pas bon mettre les pieds dans les parcs du centre-ville, de jour comme de nuit. La petite délinquance y sévit avec un allant imperturbable. On dit aussi, de la ville du ­Maryland, que le communautarisme exaspéré accouche de ­petites et incessantes guerres urbaines que personne, pas même une mairie éclairée, n’a réussi à éradiquer. Alors, la plongée dans ce tableau noir, brossé forcément avec une poignée de conclusions réductrices et hâtives, l’immersion dans ce biotope si peu hype, pourrait faire croire qu’aucune noblesse ne pourrait y pousser et grandir dans l’épanouissement.

Misère des statistiques et des étiquettes borgnes: à Baltimore évolue depuis une poignée d’années un duo pour faire taire la réputation peu enviable des lieux. Victoria Legrand et Alex Scally, duo constituant Beach House, sont, depuis 2006, des étranges entités que l’office du tourisme local doit sans doute bénir à chacune de ses sorties des studios. En six ans et quatre albums, le couple a remodelé de fond en comble tout un paysage, si bien que tout le monde s’accorde désormais à dire que la petite tranche maudite de la côte Est des Etats-Unis est devenue aussi l’épicentre d’une grâce qui ne connaît pas d’essoufflement.

Beach House a débuté l’œuvre avec un album éponyme qui a fait d’entrée l’unanimité, l’a poursuivie en 2008 avec Devotion, puis il a signé un chef-d’œuvre qui résiste toujours: Teen Dream (2010). Un bijou de pop éthérée et rêveuse dont la clarté des mélodies a hanté la scène indépendante. Aujourd’hui, le successeur de ce grand fait d’armes maintient le duo là où on l’avait laissé, soit à des hauteurs que peu d’autres ont atteintes ces dernières années. Bloom est un magnifique bourgeon qui prolonge donc les lignes de son prédécesseur. On pourrait y guetter les signes d’un tournant, on ne les trouvera pas, sinon dans les quelques effets de production qui rendent un brin plus sophistiqué le discours du groupe («Lazuli», notamment).

Partout, dans les dix nouvelles chansons, on croise une matrice qui se laisse reconnaître dès les premières notes, celles de l’envoûtant «Mythe». Elle est souple mais résistante, cette matrice, portée par la voix élégante de Victoria Legrand, par les mélodies lumineuses et spleenesques des guitares et des synthés d’Alex Scally. On y trouve, comme jamais peut-être, la quête obsessionnelle du son équilibré, qui traverse entièrement la démarche de Beach House. Ici, comme dans Teen Dream, tout semble se déployer avec retenue, un sens de la mesure qui laisse pantois. Aucun effet de manches, dans cette musique pourtant si élaborée, aucun sursaut de ton ne vient détourner le long fleuve tranquille que laisse couler Bloom.

De «Mythe» au très long «Irene» (16 minutes de sons et de silences qui tiennent de l’épopée onirique), le quatrième album de Beach House esquisse un arc lumineux auquel on ne résiste pas. Déjà un classique auquel une frange réduite d’heureux pourra goûter bientôt, au festival Bad Bonn Kilbi.

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