Cinéma

«Si Beale Street pouvait parler»: une histoire du racisme ordinaire

Un jeune Noir de Harlem est jeté en prison pour un crime qu’il n’a pas commis. Le réalisateur de «Moonlight» traduit de façon trop esthétique un texte brûlant de James Baldwin

Après un film à petit budget, Medicine for Melancholy (2008), Barry Jenkins a travaillé comme charpentier et écrit des épisodes pour la série The Leftovers. Il a accédé à la gloire en 2017 avec Moonlight. Ce splendide manifeste contre les ségrégations raciales et sexuelles a remporté l’Oscar du meilleur film au terme d’un pataquès prodigieux, Manchester by the Sea ayant erronément été proclamé vainqueur.

Le cinéaste tire l’argument de son troisième long métrage d’un roman de James Baldwin publié en 1974. A travers un récit d’une bouleversante simplicité, Si Beale Street pouvait parler montre comment l’injustice peut briser la vie de citoyens africains-américains. Tish (KiKi Layne) et Fonny (Stephan James) ont grandi ensemble et ils s’aiment depuis toujours. Ils trouvent un appartement, elle attend un enfant. Hélas! Faussement accusé de viol par un flic haineux, Fonny est arrêté, condamné et incarcéré. Tish et les siens s’engagent pour le faire libérer. Mais que vaut la parole d’un innocent noir contre celle d’un policier blanc à Harlem dans les années 70?

Elégance stylistique

James Baldwin disait que New York était la ville la plus laide et la plus sale du monde. Barry Jenkins, dont la fluidité et l’élégance stylistiques ne sont plus à démontrer, a zappé cette remarque: à l’instar de Woody Allen, il filme une ville romantique dans laquelle les habits des personnages s’accordent avec le feuillage des arbres et la douce lumière baignant chaque plan. Or la violence de cette histoire appelle d’autres aspérités.

Quelques scènes grinçantes, quelques motifs perturbants introduisent néanmoins des dissonances: la réunion des parents de Tish et de Fonny, au cours de laquelle la mère du garçon, hautaine et bigote, se rend odieuse. La difficile quête d’un appartement se résolvant lorsqu’un jeune propriétaire juif sans préjugés (solidarité des ostracisés?) loue un local aux tourtereaux. La vaine opération vérité que la mère de Fonny tente au Costa Rica auprès de la victime du viol. Le récit qu’un vieux pote de Fonny fait de son séjour en taule et de la déshumanisation qu’il y a subie. Le sac plein de tomates que Fonny, humilié et menacé par l’îlotier qui causera sa perte, projette contre un mur où il laisse une marque sanglante…

Berceau du blues

Alternant flash-back et flash-forward, la structure narrative est trop alambiquée pour exprimer la violence de la tragédie. Lorsqu’il s’agit de cingler, Jenkins doit revenir aux mots de Baldwin: «J’espère que nul n’a jamais dû regarder la personne aimée à travers une vitre», souffle Tish, évoquant le verre de sécurité du parloir de la prison.

Beale Street, à Memphis, Tennessee, est considérée comme le berceau du blues et de la culture africaine-américaine. «C’est une rue bruyante. Il appartient au visiteur de saisir un sens dans la pulsation des tambours», écrit James Baldwin. Le problème du film de Barry Jenkins est qu’on y entend plus de violon que de tambours.


Si Beale Street pouvait parler (If Beale Street Could Talk), de Barry Jenkins (Etats-Unis, 2018), avec KiKi Layne, Stephan James, Regina King, Colman Domingo, 1h59.

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