Il y en a qui n’imaginent pas vivre sans partenaire, Beatrice Berrut n’imagine pas vivre sans Liszt. C’est son compositeur fétiche, sa boussole. Férue de nature, de montagne, désirant être libre comme l’air – elle a piloté des avions pour en surmonter sa peur –, elle trace sa voie à l’écart des circuits balisés. Et elle y arrive, mine de rien, artiste visible sur le plan international, réclamée en France et en Allemagne, jouant dans des festivals comme celui de La Roque d’Anthéron, la Mecque du piano.

La voici donc, notre chère Beatrice, simple, élégante, nature dans le contact. Ses yeux pétillent et son port noble est à l’image d’une excellente posture [physique] au piano. Jamais elle ne cogne; elle va au fond des touches, fait virevolter ses doigts, libérant des gerbes de notes scintillantes. Ses disques portent des titres mystiques tout droit sortis de son atelier d’alchimie (Lux Aeterna, Metanoia, Athanor). Elle avoue l’être un peu, mystique, sans perdre le nord.

Née à Genève de parents valaisans, ayant grandi dans un berceau de montagnes à Monthey et Morgins, elle a attrapé le virus du piano par sa mère. «Maman était bonne pianiste; elle jouait beaucoup de Schumann et de Mendelssohn. Je trouvais assez fascinant l’univers qu’elle pouvait construire toute seule avec son instrument.» Alors, naturellement, la petite va se mettre au piano, dès l’âge relativement tardif de 8 ans, pour donner un sérieux coup de collet, entre 19 et 25 ans à Berlin, après avoir été formée deux ans à l’HEMU, à Lausanne, puis à Zurich.

J’ai vraiment fait la brute pendant six ans! C’est pendant toute cette période que j’ai construit ma technique, mon esthétique du son. Jamais plus je ne pourrai faire autant de piano

Beatrice Berrut

Brahms, un déclic

Dans l’intervalle, elle a eu un coup de foudre, à 11 ans, non pas avec Liszt, mais avec Brahms: le Deuxième Concerto [pour piano]. Ça, c’est une grosse chose, un concerto en quatre mouvements qui réclame une technique hallucinante et une musicalité hors pair. «Ça m’a tellement bouleversée qu’une musique d’une telle beauté ait pu être écrite par un être humain; j’avais l’impression de prendre les dimensions du cosmos, de comprendre enfin à quel niveau on pouvait ressentir les choses.»

A Berlin, elle absorbe l’enseignement d’une mentore exigeante, Galina Iwanzowa, élève du mythique pédagogue russe Heinrich Neuhaus. Une relation quasi fusionnelle. Du respect, de l’amour, mais aussi «des scènes» chaque fois que la jeune Beatrice – à la crise d’adolescence à retardement ­ – se présente à certaines auditions en portant un t-shirt Guns N’Roses et des Dr. Martens. En marge du piano, elle joue à la basse des reprises de groupes comme Red Hot Chili Peppers et Muse.

Blague à part, ça ne rigole pas. Elle trime, travaille son piano sept jours sur sept, prend au minimum deux cours par semaine. «J’ai vraiment fait la brute pendant six ans! C’est pendant toute cette période que j’ai construit ma technique, mon esthétique du son. Jamais plus je ne pourrai faire autant de piano, ne serait-ce que physiquement.» Soit une esthétique fondée sur «un raffinement» et «un culte du son», rond, puissant, jamais dur ni clinquant.

Suivront deux années à Dublin, auprès d’un élève de Wilhelm Kempff, John O’Connor, perpétuant la tradition des Cantors allemands. Ayant toutes les clés en main, Beatrice doit maintenant se forger elle-même. Un «long processus» impliquant qu’elle s’écoute sans se trahir. «Pour faire carrière, on est plutôt poussé vers l’extérieur, à se mettre en scène, à construire un personnage qu’on n’est pas. Ce sont des choses que j’ai voulu éviter, quitte à faire des choix un peu difficiles.»

Etonnante Beatrice! Elle saisit la baguette au bond quand on lui propose d’être cheffe d’orchestre assistante tantôt à Paris, à Limoges, et Kapellmeister à Meiningen. Cette petite ville du sud de la Thuringe, en Allemagne, abrite un Mémorial Brahms. Quand elle en parle, c’est avec des trémolos dans la voix. «Vous imaginez être à Meiningen, marcher tous les jours dans les pas de Brahms, de Strauss, de Max Reger… C’était le paradis sur Terre!» Puis ce sera l’Opéra-Comique de Paris, le Royal Opera House de Londres, pour un atelier-masterclass réservé aux femmes.

Maturation à son tempo

Mais la jeune Valaisanne ne veut pas être entraînée dans «la frénésie des femmes cheffes d’orchestre», très mises en avant en ce moment vu la fortune des questions de parité. Elle retourne à son piano, s’en ressent encore plus proche. Pendant le confinement, elle a composé une grande paraphrase de La Nuit transfigurée de Schönberg saluée par le fils du compositeur, Lawrence Schönberg. Elle écrit ses propres pièces, réalise ses propres transcriptions de Mahler, veut dépasser le rôle d’une pure interprète pour créer elle aussi.

Candide, ingénue, avec un soupçon de naïveté idéaliste, elle façonne sa voie à son rythme. Pas d’esbroufe chez Beatrice Berrut, pas de jeux de jambes. Une soif éperdue de liberté, loin du marketing facile. Et une sincérité dans ses choix, jusque dans son album récent, consacré à l’œuvre tardive de Liszt à l’austérité envoûtante (Printemps des arts de Monte-Carlo). Avec ça, elle sait prendre le temps de vivre, de profiter de soirées au goût de Chicago blues et de single malt écossais, faire des randonnées, humer l’air des cimes qui l’appellent à être elle-même: Beatrice Berrut, sans accent aigu sur le premier «e».


Profil

1985 Naissance à Genève.

1996 Découverte du «2e Concerto pour piano» de Brahms.

2002 Lauréate suisse du Concours Eurovision des jeunes musiciens.

2004 Début de ses études à Berlin.

2021 Sortie de son sixième album.


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