«J'entends des pas dans la nuit. On n'a pas peur, ce n'est pas pour moi, ce n'est pas pour tout de suite. Il suffit de faire le mort pour ne pas l'être, pour être. On n'est pas loin de la vérité, on n'est pas. Les derniers mots à bibi, c'est mystère et boule de gomme.» Tirés de La Petite Italie, son dernier livre paru en 2000, ces mots de Béatrix Beck témoignent qu'elle n'avait rien perdu, à 86ans, de son caractère résolument fantasque. Disparue dimanche, elle laisse une œuvre de styliste du bref qui dit, pour reprendre un de ses titres, L'Epouvante, l'émerveillement qu'a été pour elle la vie.

Une vie marquée par les deuils et les difficultés matérielles: son père meurt lorsqu'elle n'a pas 2ans, sa mère se suicide et son mari est tué à la guerre en 1940. Quoique licenciée en droit, elle fait tous les métiers pour élever sa fille, tout en commençant à écrire un cycle autobiographique où elle apparaît sous le nom de Barny. Son troisième roman, Léon Morin, prêtre, qui raconte la passion d'une jeune femme pour un prêtre pendant l'Occupation, obtient le Prix Goncourt 1952. Il sera porté à l'écran par Melville, avec Belmondo dans le rôle-titre.

Des personnes étonnantes

Mais le refus par Gallimard de deux livres force la romancière à se tourner vers l'enseignement, aux Etats-Unis puis au Québec. Après dix ans de silence, elle revient en 1979 avec La Décharge, qui reçoit le Prix du Livre Inter et sera suivi d'une quinzaine de titres. Cette renaissance romanesque nous vaut d'étonnants personnages de femmes qui n'ont pas leur langue dans la poche: l'adolescente Noémi Duchemin, qui rédige ses souvenirs d'enfance dans sa baraque coincée entre le cimetière et la décharge; Josée dite Nancy, l'ouvrière devenue entraîneuse à Pigalle; Stella Corfou, passée de la brocante à l'écriture grâce à un best-seller intitulé Merde pour celui qui le lira; sans oublier l'héroïne d'Une Lilliputienne, si petite qu'elle se voit comme «une bavure de Dieu». Enfants, vieux ou différents, ses personnages ont toute la tendresse de Béatrix Beck.

Mais c'est dans la nouvelle qu'elle révèle pleinement son art du bref. L'habitude d'écrire sur ses genoux, d'une grosse graphie ronde et échevelée, ou plus sûrement son amour des mots fait qu'elle va à l'essentiel, jamais ne s'attarde, passe du coq à l'âne, trouve le mot juste et toujours fait mouche.

Béatrix Beck est éditée chez Gallimard et surtout chez Grasset, où l'on trouve aussi ses «Confidences de gargouille» recueillies par Valérie Marin La Meslée.