Musique, art culinaire ou encore langage: il existe des influences douces capables de modifier notre perception du monde. Cet été, «Le Temps» explore cinq domaines populaires d’Afrique répandus et reproduits aux quatre coins du globe.

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L’amapiano, vous connaissez? Ce style de musique inventé en Afrique du Sud il y a un peu moins de dix ans pourrait bien être le rythme de l’été sur les dancefloors du monde entier. Héritier du kwaito, collègue de la bacardi house, il est la dernière preuve en date de l’incroyable effervescence de la scène électronique sud-africaine.

Grâce à internet et aux réseaux sociaux, ces musiques ont pris leur envol dès 2014-2015 avec le succès de DJ Black Coffee. Cet artiste, devenu l’icône d’une génération, s’affiche comme un autoentrepreneur prolixe. Il sort ses productions sur son propre label Soulistic Music, a pris des parts dans la légendaire maison de disques sud-africaine Gallo Records. En 2019, son ami américain Virgil Abloh, directeur artistique pour homme chez Louis Vuitton et fondateur de la marque Off-White, a dessiné une collection capsule en son nom.

«Oliver Twist» au top

Deux ans plus tôt, c’est le Nigérian D’Banj qui fut le premier à inscrire l’afrobeats dans l’agenda musical planétaire avec son titre Oliver Twist. Depuis Burna Boy, Davido, Wizkid et leurs pairs ont fait de ce genre un habitué des charts, opérant ainsi un changement de paradigme. «Il y a toujours eu une reconnaissance des musiques africaines en tant que racines de la pop occidentale. Mais avant, on parlait de world music et d’artistes plus âgés, perçus comme des légendes. Aujourd’hui, ce sont de jeunes stars écoutées par des jeunes du monde entier», explique depuis son domicile de Johannesburg Eddie Hatitye, directeur de la plateforme Music in Africa. «Il est révélateur qu’Angélique Kidjo ait reçu le Grammy Award du meilleur album de world music en 2020 et Burna Boy ce même Grammy en 2021.»

ADN infalsifiable

Les femmes, comme Tiwa Savage et Yemi Alade, sont aussi de la partie. La plupart de ces nouveaux artistes dirigent leur propre société ou label. A travers son site et les prestations de formation et les relations business qu’elle propose, Music in Africa vient en appui à un secteur musical encore compliqué mais ô combien prolixe. «Nos musiques ont toujours leurs propres ADN et ne peuvent être copiées. Et ce n’est que le début d’un phénomène beaucoup plus large», conclut Eddie Hatitye.

Les grandes maisons de disques ne s’y sont pas trompées: Sony, comme Universal, a réinstallé une antenne sur le continent. Non seulement l’Afrique est source de créativité, mais le marché interne est potentiellement énorme pour l’Afrique, dont la population devrait doubler d’ici à 2050…

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Ping-pong intercontinental

Jerusalema, réalisé par le tandem sud-africain Master KG et Nomcebo Zikode puis remixé par le Nigérian Burna Boy, manifeste de la prédominance actuelle de ces deux scènes musicales dans le grand bal mondial. Mais d’autres courants émergent, parfois grâce à leur diaspora. «Le style coupé-décalé est né en France au début des années 2000 et s’est développé grâce à un jeu de ping-pong entre Paris et Abidjan», explique Vladimir Cagnolari, rédacteur en chef du site internet Pan-african-music.com (PAM). Quant au kuduro angolais, il est surtout produit depuis Lisbonne comme en atteste la reine actuelle du genre, Pongo.

Quelques grands noms de la scène belge ou française, Stromae ou Youssoupha en tête, ont choisi d’intégrer des instruments africains dans leurs hits. D’autres rappeurs français invitent leurs confrères du continent à des joutes vocales. La porosité des genres et des artistes est en constante évolution. «L’Afrique semble désormais moins étrangère aux jeunes parce qu’ils en connaissent certains codes culturels ou musicaux. Ils ont donc moins de préjugés et sont plus enclins à connaître, à découvrir le continent», poursuit le boss de ce site internet musical de référence.

Le poids des images

L’Afrique francophone connaît aussi des succès impressionnants. Pionniers, les Ivoiriens de Magic System s’illustraient en 1999 déjà avec 1er Gaou. Depuis ils ont enchaîné les tubes festifs jusqu’à Magic in the Air en 2014, devenu l’hymne des Bleus lors des Coupes du monde de 2014 et 2018. Avec ses 335 millions de vues sur YouTube, elle est l’une des vidéos africaines les plus regardées, derrière Jerusalema, qui atteint le chiffre record de 420 millions de clics en un peu plus d’une année.

«Même si les chansons ne parlent pas de façon explicite de l’Afrique, les clips posent souvent un regard bienveillant, positif sur leur environnement», explique le DJ suisse Cortega, établi depuis six ans à Dakar et cofondateur du collectif ElectrAfrique, qui produit des soirées dans une vingtaine de pays du continent. Positives, parfois même idéalisées, ces vidéos revisitent le glorieux passé de l’Afrique, sont tournées dans des paysages spectaculaires ou mettent en scène un monde urbain rapide, fluide et dansant.

Elles sont le parfait contre-pied à l’image catastrophiste véhiculée par les médias généralistes. «C’est aussi une forme d’émancipation vis-à-vis du modèle de soumission envers l’ex-colon», conclut le DJ. L’Europe fait moins rêver et l’Afrique se taille une place de choix dans l’imaginaire collectif mondial.

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