L'idée de visiter une exposition consacrée à la statuaire de l'Antiquité grecque peut rebuter ceux qui ont été gavés de visites dans les musées encombrés de statues sans bras et sans têtes, qui répugnent à stationner devant la Victoire de Samothraceou devant la Vénus de Milo en se faisant photographier, ou qui ont été traumatisés par les plâtres alignés dans la salle de dessin de leur collège. L'exposition que le Musée du Louvre consacre à Praxitèle, l'un des sculpteurs les plus célébrés, est un remède puissant contre les préjugés conçus durant la scolarité. Elle est limpide, fascinante et mystérieuse, car on y rencontre l'unité esthétique d'une œuvre dont l'auteur est absent et la puissance d'un style qui a traversé les millénaires et qui est inscrit dans nos esprits à la façon d'un engramme venu de la petite enfance.

A quoi ressemble la beauté? Est-elle changeante, soumise aux caprices du temps et des époques, sans cesse renouvelée, fragile et diverse? Pas tant que ça. En entrant dans cette exposition, on a envie de dire: elle est là, elle a toujours été là, elle est familière. Un bronze nous accueille dans le hall, une réplique réalisée sous la direction du Primatice, à Fontainebleau en 1540-1543, à partir d'un moulage pris sur la Vénus du Belvédère, un marbre de l'époque romaine conservé aujourd'hui aux musées du Vatican. Cette femme nue, dont la silhouette a traversé le temps, a inspiré les peintres de la Renaissance comme Botticelli pour sa Naissance de Vénus, et jusqu'aux publicitaires de notre époque; elle appartient à un type de statues dont on attribue la paternité au sculpteur de la Grèce antique.

Praxitèle serait le premier à avoir sculpté de grandes statues de femmes nues. A avoir introduit tant de douceur et de régularité dans leurs traits. Et trouvé ce léger déséquilibre, cette statique de la posture, en appui sur un pied, qui donne à ses figures cette sinuosité et cette souplesse dont on dit qu'elle n'appartiendrait qu'à lui. On lui attribue la paternité de plusieurs types de statues: des Satyres au repos, des Apollons sauroctones (c'est-à-dire «tueurs de lézards»), ou ces Aphrodites dressées, un peu déhanchées, un genou relâché, avec leurs bras saisis dans un mouvement, pudique ou élégant, comme la Vénus d'Arles, datant de la fin du Ier siècle avant Jésus-Christ, qui tient une boule dans la main droite.

Il y a donc un style, une patte dirait-on aujourd'hui, immédiatement reconnaissable. Et en parcourant l'exposition du Louvre, on est certain de le reconnaître. Il est en nous, le voilà devant nous. Mais pas une seule de ces statues ne peut être attribuée avec une certitude absolue à la main de Praxitèle. Pas même cette tête de femme au nez cassé, dont on est presque sûr qu'elle serait de lui. Pas même ces socles de statues qui portent son nom, mais qui seraient peut-être l'œuvre de ses assistants. Pas même le fameux Ephèbe de Marathon, que les autorités d'Athènes ont finalement gardé chez eux (lire l'encadré) et qui serait peut-être de sa main, peut-être pas. Ni ce Satyre en bronze repêché au large de la Sicile en 1997 que certains experts attribuent à Praxitèle alors que d'autres contestent cette attribution.

Ce sculpteur a-t-il existé ou n'est-il qu'un mythe lentement solidifié au cours de 2500 ans d'histoire? On le connaît à travers des inscriptions, des textes et des témoignages, comme ceux de Pausanias, et c'est grâce à ces sources littéraires qu'on a identifié ses œuvres. Praxitèle est né vers 400 avant Jésus-Christ. Son père était sculpteur et il fut lui-même le père de deux sculpteurs. Il travaillait le marbre et le bronze. Il collaborait avec Nicias, un peintre qui colorait la surface de ses statues. Car, à l'origine, ces marbres blancs ou dorés, au grain si régulier, ces statues à l'allure unifiée par la teinte de la pierre ou du bronze, étaient recouverts de couleurs. Vives, douces, contrastées? On ne le sait pas exactement. Ce qui nous est parvenu comme étant inspiré par lui, ce sont des copies exécutées surtout à l'époque romaine, et d'autres œuvres inspirées ensuite par ces copies, toutes patinées par le temps.

Voilà donc une exposition qui nous montre l'œuvre d'un homme, d'un créateur au sens le plus fort car il a inventé, c'est-à-dire donné le jour à des formes qui nous habitent au plus profond. Un homme qui n'est pas présent dans ces salles puisque sa main en est absente. Il est le fruit de la mémoire et de la passion. Ses statues peuplent des rêveries, elles fécondent un mythe, celui de l'art parfait et de la beauté humaine créée de la main de l'homme.

Le Praxitèle que nous avons est romain, parce que c'est de cette époque que nous sont parvenues tant de copies. Il est de la Renaissance italienne, dont il a été l'un des maîtres reconnus. Il est encore du XIXe siècle où il a représenté pour beaucoup de peintres et de sculpteurs l'harmonie des formes et la figure absolue de l'artiste, lié par l'amour à son modèle (lire ci-dessous). Il est enfin du XXe siècle, non plus parce qu'il était suivi, mais parce qu'il était refusé. Dans leur guerre contre l'académisme, des peintres de la deuxième partie du XIXe siècle comme Manet et au début du XXe les expressionnistes ou Picasso avec ses Demoiselles d'Avignon, puis d'autres encore, ont cherché ailleurs la beauté. Une beauté cachée, voire impossible à atteindre, sous la violence de la vie, sous la laideur, sous les déchirures. La beauté brisée du XXe siècle, c'est aussi, a contrario, un rappel de la beauté de Praxitèle.

Nous voudrions bien avoir notre beauté à nous, celle de notre temps, de notre existence. Il y en a. Mais celle que figurent les sculptures de Praxitèle persiste. Il y a une vingtaine d'années, Jean Maisonneuve et Marilou Bruchon-Schweitzer publiaient Modèles du corps et psychologie esthétique (PUF, Psychologie d'aujourd'hui). Ils avaient mené l'enquête sur les stéréotypes de beauté en demandant à leurs interlocuteurs de choisir ou de rejeter des dessins de silhouettes féminines réalisés à partir d'œuvres allant de l'Egypte ancienne à la deuxième moitié du XXe siècle. Parmi elles, la Vénus de Cnide et la Vénus d'Arles, copies de Praxitèle, Les Trois Grâces de Pradier (1832) et La Source d'Ingres (1855-56), inspirées de l'esthétique praxitélienne.

Le résultat de cette enquête est éloquent. L'esthétique de Praxitèle est plébiscitée. Elle soutient encore aujourd'hui l'idée que nous nous faisons de l'harmonie, de la beauté, et de ce qu'il est possible d'appeler le corps réussi. Malgré l'existence de modèles esthétiques que l'on pourrait croire temporaires, malgré les grosses femmes de Rubens qui font le portrait d'une époque où l'on célébrait les plis et les replis du corps, malgré le foisonnement des figures humaines tourmentées que recèle l'art du XXe siècle, malgré le désir entretenu du changement et des modes qui passent, il existe des traits qui persistent dans la longue durée, qui servent de référence, et qui travaillent les corps autant que les esprits.

Praxitèle. Musée du Louvre, 75001 Paris. Rens. 00 33 2 40 20 53 17 et http://www.louvre.fr. Ouvert tous les jours de 9 à 18 h (mercredi et vendredi de 9 à 22 h). Jusqu'au 18 juin.