L’année passée, le château de Saint-Maurice embaumait la crêpe chaude; cette année il ne sent que le château. Petzi est reparti vers d’autres rivages, Dracula l’a remplacé et des rires sépulcraux montent des caves…

Héritier d’une lignée de striges et d’empuses remontant à la plus haute antiquité, le vampire s’installe dans l’imaginaire du XVIIIe avant d’inspirer de fameuses fantasmagories aux écrivains. En 1897, Bram Stoker fixe durablement la phylogenèse de l’hématophage nocturne avec Dracula, un roman épistolaire touffu dont les personnages, le professeur Van Helsing, le clerc Jonathan Harker et sa fiancée Mina Murray, sans oublier le comte Dracula, tapi dans son château transylvanien, squattent profondément la culture populaire. Fondateur d’un mythe moderne, l’écrivain irlandais a droit à une belle place à Saint-Maurice, tandis que sa créature se répand dans tous les renfoncements de l’édifice, et dans tous les registres.

Il y a des chandeliers gothiques, des fioles de sang et des crucifix déposés sur les escaliers, des nuées de chiroptères dans les coins, un château des Carpates avec toboggan pour les gosses et des crayons de toutes les couleurs pour dessiner le visage livide du malheur, des origamis de chauves-souris, des bandes dessinées et des dessins animés sur petit écran… Un espace est dévolu au cinéma, Dracula ayant inspiré de près ou de loin près de 400 produits audiovisuels, de l’angoissant Nosferatu de Murnau aux niaiseries fleur bleue de Twilight, en passant par la parodie du Bal des vampires de Polanski.

On s’aventure dans une pièce noire comme un tombeau, et déconseillée aux enfants, pour découvrir à la lampe de poche (attachée à un crucifix, si jamais) le portrait des quelques figures iconiques en action: le regard fou, le croc proéminent, la babine ensanglantée, voici MM. Christopher Lee, le plus célèbre des vampires de l’écran, Béla Lugosi, le fondateur du draculisme cinématographique, Max Schreck, figure mortifère du Nosferatu de Murnau, et Klaus Kinski dans le remake de Werner Herzog, voire Udo Kier dans Du sang pour Dracula, de Paul Morrissey, une pochade pop portant la marque d’Andy Warhol.

Poil aux canines

Une salle didactique rappelle, bestioles naturalisées à l’appui, que Dracula a pour alliés et avatars le loup, le rat et la chauve-souris. Des panneaux enseignent comment repérer le ténébreux seigneur – œil étincelant, canines hypertrophiées, système pileux développé, héliophobie, absence de reflet dans le miroir… – et recensent divers doux noms sous lesquels on le désigne: vukodlak ou lipir en Bulgarie, nosferat ou vircolac en Roumanie, broucolas en Grèce… Une vitrine présente un nécessaire à élimination: pistolet à balle d’argent, pieux (ne pas oublier le maillet), objets sacrés divers…

Tout cela n’est pas bien sérieux. De tous les mythes contemporains, celui de Dracula est le plus enclin à la parodie, à la démystification, aux farces et attrapes. «La puissance du vampire tient à ce que personne ne croit à son existence», disait Bram Stoker. Axiome ambivalent: est-ce pour conjurer les menaces d’une ombre ancienne ou pour ridiculiser un épouvantail vidé de sa substance par une excessive exposition qu’Henri Salvador chante Dracula cha cha cha en face B de Faut rigoler? Un salon du château est équipé en studio photo. Les visiteurs peuvent s’y déguiser en seigneur ténébreux. Ils ont à disposition des capes noires à revers rouge, des perruques grisâtres, une canne à pommeau. Et dans un saladier attend un tas de dentiers en plastique.

Au vernissage de l’exposition, le buffet proposait du sang humain (un goût de sirop d’orange), de l’eau bénite (plate ou gazeuse), des gousses d’ail confites. Une collaboratrice avait deux trous rouges à la carotide gauche, car la dimension ludique est une composante immuable des expositions que Philippe Duvanel monte depuis 2015 à Saint-Maurice. Au premier étage, concentrées et rieuses, deux petites filles en anorak rose dessinent déjà Dracula. Même pas peur!

Striges et goules

Les vampires nous clignent de l’œil les bras tendus hors du cercueil… Le printemps 2019 leur sied. La Pléiade publie Dracula et autres écrits vampiriques. Autour du roman fondateur de Bram Stoker, ce volume rassemble Le vampire de John Polidori (1819), écrit parallèlement au Frankenstein de Mary Shelley lors du mythique concours de «ghost stories» lancé par Lord Byron, Carmilla (1871) de Joseph Sheridan Le Fanu, et Le sang du vampire (1897) de Florence Marryat.

Quelques gemmes complètent ces pierres d’angle: Christabel, un poème incomplet de Coleridge; Fragment, un roman inachevé de Byron, qui se confronte à des mystères surnaturels dans un cimetière turc, et, du même auteur, un extrait du Giaour, un poème abordant le thème du vampirisme oriental qui inspirera Polidori; et encore un extrait de Thalaba le destructeur de Robert Southey. Cette anthologie aspire à démontrer l’indéniable valeur littéraire de ces textes que des centaines d’adaptations et de mises à jour ont pu vider de leur substance poétique et psychanalytique.

La brillante introduction d’Alain Morvan rappelle que le vampire est universel comme le mal et que «sans la mort, il n’y aurait pas de littérature, car c’est la peur de la mort […] qui donne un sens à l’écriture. […] Sans la mort, le mythe du vampire n’aurait pas été inventé». Les mythes gréco-latins évoquent la lamie, séductrice serpentine aux baisers mortels, et sa cousine la strige – qui devient goule dans le monde arabe. Ces prédatrices composites, charnelles et immatérielles, belles comme le jour et froides comme la mort, sont les trisaïeules de Dracula.

Voïvode sanguinaire

Au XVIIIe siècle, les histoires de vampires répandent leur ombre dans l’Europe des Lumières. Selon Alain Morvan, elles expriment «l’inadéquation frustrante d’une civilisation dont on a tenté d’expurger la peur en lui imposant le carcan d’une rationalité universelle, au point d’en devenir quasi totalitaire». Cousin de la bête du Gévaudan, le vampire ravive le souvenir de Vlad IV, dit Dracul, sanguinaire voïvode de Valachie adepte de l’empalement. Des récits de tombes ouvertes de l’intérieur, de crimes étranges conjuguant Eros et Thanathos circulent. Ils ont pour épicentre l’Europe centrale et orientale. Ils croissent sur la peur des épidémies.

Voltaire a beau railler ces superstitions, le vampire est une réalité dont se nourrissent le romantisme puis le roman gothique. Il prend un sens figuré sous la plume de Voltaire, encore lui, épinglant les agioteurs qui sucent en plein jour «le sang du peuple», sans être morts «quoique corrompus». L’image est reprise par Marx: «Le capital est du travail mort, qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant.»

Si Dracula et autres écrits vampiriques se centre sur les îles britanniques, la préface rappelle l’universalité du mythe vampirique. Goethe s’y réfère dans La fiancée de Corinthe («Une force me pousse hors du tombeau […] Pour aimer encore l’homme que j’ai si tôt perdu Et pour sucer le sang de son cœur»). Baudelaire évoque un succube que les baisers ressuscitent dans Le vampire, Maupassant est possédé par une entité invisible dans Le Horla. Quant à Ligeia, Morella, Berenice, Rowena, Madeline Usher et la radieuse jeune fille que les anges nomment Lenore, toutes ces ladies défuntes qui tourmentent Edgar Allan Poe, elles sont assurément d’essence vampirique.

Ladies thirst

Les défenseurs de la parité apprécieront le quota féminin du Pléiade – en dépit de son ambiguïté. Il n’y a qu’une femme, Florence Marryat, sur les sept auteurs convoqués. Mais si «vampire» est un nom masculin, quatre suceurs de sang sur huit sont de sexe féminin. Ces descendantes de la luxurieuse Lilith, première femme d’Adam chassée de l’Eden, épigones des striges, lamies et harpies de jadis, émules d’Erzsébet Bathory, la comtesse hongroise qui se baignait dans le sang de vierges égorgées, rappellent la dimension intrinsèquement érotique du vampirisme.

Tremblez mortel(le)s! Car voici Oneiza (Thalaba le destructeur), Geraldine qui exerce une fascination fatidique sur la tendre Christabel, Harriet Brandt, une jeune femme à «la peau incolore, aux paupières lourdes et aux épais cils noirs», qui exerce des ravages sur les cœurs et les veines jugulaires sans Le sang du vampire, et Carmilla, énigmatique, sensuelle et dangereuse, qui séduit la pure Laura et l’emmène dans les ombres. Ce n’est pas pour rien que le mot «vamp», désignant une femme fatale, vient de «vampire».


Dracula. Saint-Maurice. Château. Jusqu’au 17 novembre (fermé le lundi). www.chateau-stmaurice.ch

«Dracula et autres écrits vampiriques». Textes traduits, présentés et annotés par Alain Morvan. La Pléiade, Gallimard, 1168 p.