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John Armleder, «All Night Party» (détail), 2003.
© Galerie Andrea Caratsch

RECYCLAGE

Mon beau sapin… au musée

L’arbre de Noël, parce qu’il est chargé de valeurs culturelles, religieuses et esthétiques, est un candidat parfait à l’appropriation et au détournement. Le Genevois John Armleder l’a d’ailleurs intégré dans son vocabulaire artistique

Si, comme l’écrivait un commentateur anonyme du Guardian, «la dinde au four et Jeff Koons vont très bien ensemble», et si l’histoire de l’art regorge de scènes de nativité, on imagine plutôt mal l’exportation de l’opulence décorative de Noël dans le monde feutré de l’art contemporain.

Cette expérience enfantine et joyeuse qui consiste à noyer les branches d’un conifère sous une multitude de boules et de formes colorées n’est jamais revendiquée par les créateurs comme une expérience décisive dans leur parcours artistique. Et une recherche croisant les termes «sapin de Noël» et «Le Corbusier» a peu de chances d’aboutir à autre chose qu’à des images d’arbres géométriques bricolés par des amateurs, à partir de matériaux de récupération.

Un sapin aux 100 000 cristaux

Pourtant, dans la tradition des albums de Noël que sortent les labels de musique pour gonfler les ventes en fin d’année, le sapin d’artiste ou de designer est devenu un classique des institutions culturelles anglo-saxonnes. On se souvient encore, au V&A (le musée des arts décoratifs de Londres) de Silent Night (2003), un arbre de six mètres de haut, signé Alexander McQueen et Tord Boontje et composé de 100 000 cristaux Swarovski montés sur des branches en inox.

Quant à la Tate, elle commande chaque année depuis 1988 à un(e) artiste la réalisation d’un arbre. Les créateurs britanniques les plus célèbres se sont prêtés au jeu – Richard Wentworth, Fiona Banner, Bob and Roberta Smith, Sarah Lucas, Tacita Dean. En 2017, c’est toute la façade du musée qui est investie et transformée par Alan Kane, dans un jeu de décorations lumineuses à l’inspiration vernaculaire, intitulé Home for Christmas.

Potentiel blasphématoire

Le sapin, parce qu’il est chargé de valeurs culturelles, religieuses et esthétiques, est un candidat parfait à l’appropriation. Et il se prête à merveille à ces gestes de déconstruction auxquels tous les mouvements artistiques récents nous ont habitués. On a ainsi vu apparaître des arbres conceptuels, pop, immatériels, interactifs, imprimés en 3D, eco-friendly et même des arbres postmodernes.

Il est frappant d’observer comment ce symbole culturel a priori auréolé de kitsch parvient à se glisser aisément dans le langage artistique le plus conceptuel. En 2008, le Français Philippe Parreno commence ainsi à produire des sculptures de sapins de Noël. La série, intitulée Fraught Times: For Eleven Months of the Year it’s an Artwork and in December it’s Christmas, comporte 11 arbres qui portent tous le nom du mois de leur création.

Tous les mois sont représentés sauf décembre puisque, comme l’indique le titre, cette œuvre change de statut au moment de l’avent. Elle redevient alors un simple arbre de Noël. Si l’approche de Parreno a une dimension sculpturale, car chaque sapin est formé et décoré de manière plus ou moins baroque, elle est surtout conceptuelle. Le principe d’un objet changeant de statut en fonction des contextes nous renvoie directement au principe du ready-made.

A lire: Ces œuvres d’art qui ont choqué les passants

De sombres envies

On le voit, il n’est presque jamais question de se plonger dans la magie de Noël. Exit la féerie: il est rare de croiser une œuvre d’art contemporain célébrant simplement et naïvement Noël. Cette fête semble déchaîner chez les artistes une envie irrépressible d’ironie, de scatologie et d’humour noir.

On pense au Père Noël obèse de Jim Shaw, au Santa Claus pervers de Warhol (1981) ou à la désormais fameuse sculpture Tree de Paul McCarthy, installée à l’automne 2015 place Vendôme à Paris, qui proposait, en lieu et place d’un arbre de Noël, un plug anal géant. S’il ne s’agit pas de son œuvre la plus subtile, loin de là, le sapin est ici porteur d’un potentiel blasphématoire que l’Américain a par ailleurs largement exploré dans le reste de son travail.

L’œuvre déchaîna d’ailleurs les protestations de ligues religieuses et dut être décrochée de manière prématurée, suite à l’agression de l’artiste. Autres exemples de cette approche quasi sadique de la magie de Noël, le méchant petit arbre décharné de Tim Noble et Sue Webster (2009) dont les branches forment une croix gammée ou les décorations en forme de parties génitales déposées par Sarah Lucas sur un Nordmann, au milieu de mignons angelots en 2006 à la Tate. Et que dire du génial Zimmer mit Weihnachtsbaum, de Roman Signer, qui est motorisé et transforme les décorations en projectiles qui chassent les spectateurs de la salle où il est exposé?

Dimension festive

Devant cette avalanche de plaisanteries grinçantes, les artistes pour lesquels la forme traditionnelle du sapin décoré, avec tout ce qu’elle véhicule de surcharge visuelle, de mauvais goût, mais aussi d’enthousiasme joyeux, est une source d’inspiration non ironique sont bien peu nombreux.

Citons Robert Melee, qui utilise régulièrement les guirlandes, dans des assemblages boursouflés qui évoquent une sorte de sapin abstrait, ou Carlos Betancourt, qui déclare posséder la plus grande collection au monde de décorations de Noël. Mais le meilleur exemple d’une rencontre réussie entre l’univers de Noël et l’art contemporain est certainement celui du Genevois John Armleder. Sa première utilisation du sapin remonte à 1995, pour l’exposition Art en plein air, à Môtiers (NE). En plein été, il fait décorer un arbre perdu au milieu d’une forêt avec des boules et des guirlandes empruntées au fonds municipal.

Lire aussi: John Armleder, la générosité faite œuvre

Le sapin, bien paré, clignote tout l’été, seul dans la forêt. Armleder a depuis intégré dans son vocabulaire formel les matériaux pauvres mais clinquants des décorations et des papiers cadeaux, les lumières clignotantes, les boules colorées, et même les sapins eux-mêmes. Et il a réalisé plusieurs furniture sculptures (des œuvres associant peinture et pièces de mobilier) à partir d’elles. All night party (2003) est ainsi constituée de 52 sapins artificiels posés au sol, et sprayés à la bombe argentée.

Plus récemment, il a installé dans les vitrines du Rinascente, à Milan, une série de peintures abstraites (Pour Paintings) qu’il a plongées dans de grands bacs à moitié remplis de boules de Noël. Armleder a souvent joué la surcharge formelle: le sapin, avec ses suspensions multicolores, est un modèle parfait pour une sculpture qui s’assume comme pleinement décorative. Sa dimension festive est un moyen de faire échapper l’œuvre d’art à toute forme de distanciation, et à l’obligation d’être unilatéralement critique.

Construction narrative

«Le décorum n’a rien à voir avec l’histoire de Noël. C’est une construction purement narrative, reprise universellement. C’est une caricature du transport culturel», explique-t-il encore. Armleder a d’ailleurs fondé en 2002 un label de musique de Noël, Villa Magica, avec son fils Stéphane – aka The Genevan Heathen – et l’artiste Sylvie Fleury.

Et chaque année, il organise une Christmas Party dans le Bâtiment d’art contemporain de Genève. Car si le sapin permet de parler de circulation culturelle, de célébration et de la valeur décorative des œuvres, il nous ramène aussi humblement à une saisonnalité dont le monde de l’art, rythmé par les foires et les grandes expositions institutionnelles, n’est en fait pas si éloigné. A quand des expositions de printemps, d’été, d’automne ou d’hiver?

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