L’hôtel Beau Séjour existe, quelque part sur les terres de la Flandre belge. Nathalie Basteyns, la cocréatrice de la série qui porte ce nom, raconte: «Le point de départ, c’est l’hôtel. Mon père le connaissait, il m’a souvent proposé de le découvrir. J’ai élargi un peu à l’idée d’un petit village plutôt retiré. Ce lieu a posé un premier cadre, à ce stade sans histoire, qui nous donnait la piste pour un univers, à Kaat [Beels, autre cocréatrice] et moi. Puis nous avons fait un brainstorming et c’est de là qu’est venue l’idée de fille investiguant sur sa propre mort.»

La série la plus intrigante du moment

Ainsi est née la série la plus intrigante du moment. Montrée jusqu’à cette semaine par Arte, disponible en rattrapage et désormais en DVD – ce qui permet de s’épargner la plombante version française –, Beau Séjour raconte l’enquête de la jeune Kato (Lynn Van Royen) sur sa mort. Elle se réveille dans une chambre de l’hôtel, voit son cadavre dans la baignoire: qui l’a mise là? Que s’est-il passé? La macabre investigation est troublée par le fait que seules cinq personnes voient Kato; pour le reste du monde, elle est invisible.

Beau Séjour raconte un milieu rural mais bien moderne, aux familles décomposées et parfois recomposées, dans lesquelles les rôles se brouillent et les relations se tendent. La mort de Kato sert de révélateur à un monde de secrets. Le gadget de la série, le fait que la victime est bien présente à l’écran, est exploité avec douceur et finesse – peut-être presque trop de retenue, mais c’est mieux ainsi.

L’éclat belge

Ces temps, la Belgique francophone a explosé sur la scène des séries TV avec les deux récents coups de maître, La Trêve et Ennemi public. Il s’agit d’œuvres résultant d’une pratique nouvelle. En Flandre, les TV publique et privées sont familières, depuis longtemps, aux séries, qu’elles arrivent parfois à exporter chez le voisin hollandais ou vers la Grande-Bretagne. Le thriller d’action domine, il y a aussi eu quelques acides chroniques sociales. Rencontrées à Séries Mania 2016 – où leur série a obtenu le Prix du public –, Nathalie Basteyns et Kaat Beels se connaissaient de longue date, elles ont travaillé sur Clan, en 2012, histoire de sœurs fort intimement liées, et elles préparent une série dans le registre du thriller, Tabula Rasa, autour d’une héroïne amnésique.

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Une équipe féminine

Beau Séjour – et on espère voir Tabula Rasa – vient d’un monde de femmes. Trois des quatre créateurs sont des créatrices, auxquelles s’ajoutent des scénaristes. Kaat Beels précise: «En Flandre, nous nous sommes inspirés de ce que font les Américains, nous avons l’habitude de la salle des scénaristes. L’histoire elle-même nous poussait à un tel mode de travail: elle est très complexe et nécessite du monde.» Sourire: «Et puis, il y avait des auteures enceintes, nous devions travailler en groupe…!»

Les auteures n’ont pas tout à fait pris le modèle américain. Pas de chef d’orchestre, ou showrunner, pour cette série: le pilotage était collectif. Dans la confection de l’intrigue, Kaat Beels dit son allégeance aux Danois: «Nous avons adoré The Killing, ou The Bridge. En Flandre, il y a des séries policières, mais plus classiques, axées sur le schéma traditionnel. Nous étions un peu fatiguées de cette routine. Nous avons voulu explorer quelque chose d’inédit autour de ce principe», c’est-à-dire l’enquête sur sa mort. L’élaboration de la mini-série, en dix épisodes, a surtout consisté à élaguer le foisonnement de base: «Au début, c’était particulièrement compliqué, nous avons dû simplifier. Nous devons souvent revenir en arrière, se reposer des questions, et se demander ce qui est clair ou pas. Cela se déroule à la fois à l’écriture et au montage, où il faut remettre en cause les éléments qui ne seraient pas, ou plus, clairs.»

Il en résulte un drame précieux, bénéficiant d’une magnifique réalisation. Les amateurs conquis pourraient en redemander. Pas de nouvelle d’une deuxième volée, mais les auteures se disent prêtes. Nathalie Basteyns évoque la reprise du principe avec d’autres personnages, sur une logique d’anthologie semblable à True Detective. Il ne reste qu’à convaincre Één, canal de la chaîne publique flamande.

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