DVD

«Le Beau Serge» de claude Chabrol

Un an après la disparition du cinéaste, la Gaumont réédite son premier film dans une version magnifiquement restaurée

Genre: DVD
Qui ? Claude Chabrol (1958)
Titre: Le Beau Serge
Chez qui ? Gaumont

C laude Chabrol résumait Le Beau Serge d’une formule: «Un type bien se conduit comme un salaud dans le même temps qu’un salaud se conduit comme un type bien; ils se croisent et se saluent.» Dit comme ça, l’histoire a l’air simple. Après douze ans passés à Paris, où il vient de rater l’agrégation en lettres, François Baillou (Jean-Claude Brialy) vient se refaire une santé dans son village natal. Il revoit Serge (Gérard Blain). Son vieux copain a abjuré ses rêves et sombré dans l’alcool. Il est odieux avec Yvonne, sa femme enceinte. Les rôles du salaud et du type bien semblent clairement définis.

Chabrol de préciser: «Cela dit, Le Beau Serge n’est pas exactement un mélodrame; c’est la traversée des apparences.» Plus d’un demi-siècle après sa sortie, le film fondateur de la Nouvelle Vague conserve ses mystères, son ambiguïté. Oui, Serge qui insulte Yvonne, qui lichetrogne au petit déjeuner, qui se soûle toutes les nuits, qui cuve dans les poulaillers et couche avec sa belle-sœur est odieux. Mais c’est un homme brisé par la mort de son premier enfant, terrifié à l’idée que le nouveau bébé soit anormal, non viable.

Et François, ce petit monsieur qui revient de la ville, est-il aussi propre qu’il en donne l’air? Lui aussi couche avec Marie, interprétée avec une sensualité perverse par Bernadette Lafont, 20 ans, la bouche en cœur, l’œil en amande des faunesses et, pour citer Gérard Blain, son mari, le «plus beau cul du cinéma français»…

François joue les modestes, mais il a une haute idée de lui-même. Il promène un regard d’entomologiste sur ses ex-concitoyens, il veut faire le bonheur des gens contre eux-mêmes. «Je crois que tu devrais quitter Yvonne», a-t-il l’outrecuidance de conseiller à Serge. «Je crois qu’ils ont besoin de moi», confie-t-il au curé, qui lui répond: «Tu t’exaltes mon petit François», tandis que le médecin l’engueule: «Tu te prends pour Jésus-Christ.»

François pèche par orgueil. Mais quand Yvonne accouche, quelle motivation le pousse lui, le poitrinaire, à risquer sa santé en bravant la tourmente, en brassant la neige pour aller chercher le médecin, pour dénicher Serge ivre mort et le porter comme Jésus portait Sa Croix? Le film se termine sur le rire de Serge, nouveau père; François s’est effondré hors champ. Epuisé? Mort? Ou réconcilié?

Tourné entre décembre 1957 et janvier 1958, Le Beau Serge est la déclaration de guerre à la «Qualité française» que les critiques des Cahiers du Cinéma étrillent depuis des années déjà. Les jeunes Turcs passent à l’acte. Agnès, la femme de Claude Chabrol, investit les 35 millions de francs français dont elle vient d’hériter dans le premier long métrage de la Nouvelle Vague, cette révolution cinématographique qui va ébranler le cinéma jusqu’à Hollywood.

L’entreprise n’est pas aisée. A l’époque, il faut avoir une carte de cinéaste pour être autorisé à tourner. Chabrol contourne les tracasseries administratives en créant sa propre société de production. Il n’a du cinéma qu’une connaissance théorique.

Le Beau Serge est tourné en décors et éclairages naturels, caméra à l’épaule, grâce aux nouvelles pellicules noir et blanc ultrasensibles. Cette approche va à l’encontre des règles en vigueur dans l’industrie cinématographique, préconisant le travail en studio et les éclairages artificiels. «Les jeunes réalisateurs préfèrent les haillons de l’indépendance aux livrées dorées des superproductions», relève l’historien Georges Sadoul.

Chabrol le débutant produit des images splendides. Certaines, comme François dans le blizzard, renvoient à l’expressionnisme d’un Murnau. Aujourd’hui, Le Beau Serge nous touche aussi par ses qualités documentaires. Avec ses murs de pierre, ses chemins de terre, ses grands arbres nus, ses baraques trapues, le film ­témoigne de la campagne française à la fin des années 50, menacée par l’exode rural, «s’enlisant» dans la déprime. «On est des crapauds», rage Serge.

Dans le supplément que propose le DVD, documentaire inégal compilant d’anodines anecdotes de tournage racontées par de vieux messieurs, Bernadette Lafont rappelle que Claude Chabrol était un joyeux drille, sarcastique et athée. La noirceur de son premier film, la symbolique chrétienne en ont surpris plus d’un.

Le manifeste de la Nouvelle ­Vague est en fait un film éminemment personnel. Le tournage a eu lieu à Sardent, dans la Creuse, le village où Chabrol a passé quatre ans pendant la guerre, chez une grande tante. L’on apprend aussi que son premier enfant a été victime de la mort subite du nourrisson et qu’il exorcise cette souffrance dans son film.

La gravité n’empêche pas un gag pour cinéphiles: Claude Chabrol et Philippe de Broca font de la figuration; ils interprètent deux godelureaux de Sardent, le premier répondant au nom astucieux de Latruffe (cf. Truffaut) et le second à celui, transparent, de Jacques Rivette de la Chasuble.

Refusé au Festival de Cannes, Le Beau Serge a remporté la Voile d’argent du meilleur réalisateur à Locarno.

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