Les livres de Jean-François Haas sont portés par deux mouvements: une quête formelle et un souci de justice et de réparation. Cet enseignant s’est risqué tard à publier ses écrits, ses premiers romans (Dans la gueule de la baleine guerre, 2007, J’ai avancé comme la nuit vient, 2010) étaient marqués par un tel respect de la littérature qu’ils en étaient tout hérissés et difficiles d’accès.

Ceux qui ont suivi – Le Chemin sauvage, Panthère noire dans un jardin, L’homme qui voulut acheter une ville –, s’ils sont marqués par la même indignation devant les inégalités et l’indifférence et la même bienveillance profonde, la forme, elle, va en se simplifiant et en s’allégeant. Les sept nouvelles qui composent Le Testament d’Adam parviennent à un dépouillement qui leur donne une grande efficacité. On y retrouve les thèmes essentiels de Jean-François Haas: le refus de l’altérité, sous toutes ses formes, les inégalités sociales, le mépris qu’elles entraînent, les grandes catastrophes de l’Histoire récente, et en contre-pied, la puissance de la nature, la force de l’amour, le pouvoir de subversion de l’indignation.

Sa folie, c’était la Beauté. Et la vie à changer. La vie pour tous.

José passe son dernier examen de maturité, en histoire. Il a répondu avec précision à toutes les questions, mais l’expert ne résiste pas au plaisir sadique d’en poser une dernière, l’occasion d’une plaisanterie, d’un jeu de mots humiliant. José fait partie de ces secundos pour qui la réussite scolaire est un combat, une arme et une revanche, en même temps qu’elle représente une trahison par rapport à son milieu. Le plaisir et la fierté de la réussite sont entachés par la gêne des parents lors de la cérémonie de remise des diplômes et par l’écart entre les errances de son jeune frère et son parcours de bon fils, bon élève.

Jean-François Haas glisse habilement beaucoup d’éléments dans cette histoire: le statut précaire des travailleurs étrangers, le racisme latent, les inégalités sociales – c’est la canicule, avec ses restrictions d’eau, la pataugeoire des HLM est vide, tandis que les piscines des résidences du haut sont alimentées et chauffées été comme hiver et le gazon arrosé.

Souffle fétide

Toujours passe le souffle fétide de l’Histoire. Le grand-père de José se réveille encore en hurlant, hanté par ce qu’il a vécu en Angola pendant la guerre coloniale. Ailleurs, c’est la guerre d’Algérie qui a marqué à jamais et poussé à l’alcoolisme un soldat trop jeune. Et voilà ces enfants volés pendant les dictatures en Amérique latine, adoptés et élevés dans la haine et le mépris de leurs vrais parents, qui les cherchent sans fin. Ce sont encore les fantômes des déportés qui surgissent du passé. Et un survivaliste, obsédé par la peur des hordes barbares, qui se construit une forteresse privée dans les restes des ouvrages construits dans les Alpes pour la défense du pays, pendant la dernière guerre.

C’est peut-être cela qu’on appelle l’«enfer»: l’absence d’âme.

L’indifférence elle aussi est meurtrière. Une vieille femme s’éteint doucement sur son balcon. Son fils, retenu à Dubaï pour ses affaires, n’a pas plus de temps pour s’occuper des objets de la défunte qu’il n’en avait pour elle. Une mère a élevé seule son fils et n’a pas réussi à le maintenir en vie dans un monde compétitif et violent. Un professeur de grec et de latin qui croit au pouvoir rédempteur de la Beauté et de l’Art est confronté à une réalité moins idéale par un ancien élève à la dérive. Un couple de jeunes homosexuels est livré à la haine d’une bande de machos fascisants qui se sentent menacés dans leur ordre du monde. Depuis l’enfance, un handicapé mental – gros pigeon harcelé par les moineaux – est en butte à l’incompréhension et aux sarcasmes.

Sombre

Cette accumulation de malheurs donne une image très sombre et hélas réaliste du monde, mais la vision de Jean-François Haas n’est jamais désespérée. Il y a de la lumière et de la chaleur dans son regard. Elles proviennent de la nature, de l’air des hauteurs, d’une foi dans quelque chose d’irréductible, qui n’est pas nommé, mais qui est de l’ordre de la tendresse pour la fragilité. Celle de «nos frères humains», dirait le professeur, s’il ne craignait d’être pompeux, et ne préfère parler des «autres», avec la même empathie retenue qui est celle de l’auteur lui-même.


Jean-François Haas, «Le Testament d’Adam», Seuil, 176 p.