Théâtre

La beauté selon Ramuz se déploie à Cully

Gérard Demierre dirige une centaine de bénévoles dans une version théâtrale et en plein air de «La Beauté sur la terre». Aperçu des répétitions par grand vent

La bise à Cully est aussi mordante que le mistral à Avignon. Même froid qui prend l’os, même chant des arbres qui couvre les voix, vole le son. Pourtant. En ce mardi, soir de répétition de La Beauté sur la terre, spectacle en plein air à découvrir dès le 5 septembre, il faudrait plus qu’une bourrasque glaciale pour éteindre l’enthousiasme des amateurs et professionnels sur le pont. Est-ce Ramuz qui les galvanise? Ou le metteur en scène Gérard Demierre, grand habitué du spectacle populaire et redoutable dans l’art de transmettre sa passion? «C’est surtout le plaisir de jouer ensemble», répond Loïc, 23 ans, qui était déjà de l’aventure du Garçon savoyard, précédente production culliérane en 2009 portée par 200 personnes, essentiellement bénévoles, et appréciée par plus de 4500 spectateurs. Déjà Ramuz, déjà Demierre, déjà Lavaux, comme somptueux écrin d’un drame humain.

Car, oui, Ramuz a bien célébré le vigneron, le pêcheur et le paysan dans ses romans. Mais le grand écrivain suisse, dont la fondation fêtera cet automne la publication des œuvres complètes chez Slatkine, n’a jamais cédé au scénario complaisant. Toujours, avec son oralité trafiquée, il a montré les limites de la quiétude rurale, les frustrations qui bullent sous l’eau lisse du Léman. Le Garçon savoyard raconte par exemple le difficile remplacement du voilier par le chaland à moteur et le drame de Joseph, jeune carrier qui, après avoir vu le numéro aérien d’une ballerine de cirque, rêve de transcendance. Le récit, sombre, se termine par un crime, mais, dans son adaptation pour la scène en 2009, Gérard Demierre avait privilégié les joies du village, le pittoresque des pêcheurs. De fait, lorsqu’on arrive à Cully, sur cette place d’Armes où le major Davel trône pour l’éternité, les vignes, le lac et les montagnes invitent à la sérénité.

Pour La Beauté sur la terre, la scène a été déplacée plus loin sur le quai et la tension sera sans doute plus perceptible, car le traumatisme ­concerne le village entier et conserve toute son actualité. L’histoire de ce roman poignant de 1927? Comment, à la mort de son frère qui a émigré à Cuba, l’aubergiste Milliquet recueille Juliette, beauté insulaire dont l’arrivée déchaîne les passions parmi les habitants. Parce qu’elle se livre peu, la jeune fille devient l’écran sur lequel chacun ­projette ses rêves et ses envies. Elle est cet obscur objet du désir qui échappe à tous ceux qui veulent la posséder.

D’où l’idée de ne pas l’incarner, de ne pas la montrer, dans cette version qui ne se joue pas en costumes d’époque, «mais en costumes neutres, dans les blancs, pour souligner le côté universel du propos», explique Gérard Demierre. «Juliette sera le plus souvent une voix off ou une ombre chinoise», précise encore le metteur en scène. On la verra en transparence danser furtivement avec l’accordéoniste ou recoudre les filets en compagnie de Rouge, le pêcheur un peu bourru qui s’attache (un peu trop) à elle. Rouge est incarné, lui, et bien incarné par Gil Pidoux, seul comédien professionnel de la distribution avec le musicien Alain Ray.

Mardi, soir de bise furieuse et de lune radieuse, Gil Pidoux bougonne. «On peut jouer sous la pluie sans problème, mais le vent rend le théâtre impossible. On est obligé de crier pour couvrir le bruit des feuilles dans les arbres et il n’y a plus aucune place pour les nuances… J’aime le théâtre en plein air, mais quel miracle, quand tout fonctionne!» Gérard Demierre, lui, ne bronche pas. La soixantaine agile, il saute de la scène aux gradins pour superviser aussi bien les éclairages que les comédiens. Parfois, il se pose à côté d’un acteur, se prend le menton d’une main et semble plonger dans une profonde réflexion. «C’est son côté africain, sourit Loïc, jeune électricien qui interprète Maurice, le fils du syndic. Gérard vient près de nous, se concentre sur le personnage et nous transmet comme par magie sa vision!» Le plus souvent, le metteur en scène montre pour de bon. Comment alterner un aparté au public et une apostrophe à la cantonade. Comment exagérer un dandinement, lorsqu’une commère allume un pêcheur. «Ça vous paraît trop appuyé? Dans le théâtre populaire, rien n’est trop grand. Surtout pas le clin d’œil aux spectateurs. Amusez-vous, mes chéris!» Pour lui, le spectacle parle du défi de l’immigration, «de l’accueil des étrangers toujours si compliqué». D’où le décor de Sébastien Guenot, qui représente une valise géante. Mais Gérard Demierre est aussi touché par les résonances du roman avec le statut actuel des femmes, «qui ne va pas en s’améliorant». Il en veut pour preuve le merchandising du sexe sur Internet, «cette manière triviale de réduire la femme au rang d’objet»…

Blaise Hofmann, qui signe l’adaptation du roman pour la scène, propose une lecture plus ­poétique. Pour lui, l’ouvrage se demande simplement si la beauté peut exister sur terre de manière ­durable. «La réponse est non», constate l’écrivain romand, lauréat du Prix Nicolas Bouvier en 2008 pour Estive, journal de bord d’un berger. «La beauté est forcément éphémère. Mais lorsqu’elle surgit, elle rend les hommes plus vivants, le quotidien plus intense.» Dans son adaptation, il a tenté de restituer cet affolement des sens quand la beauté paraît. Blaise Hofmann est là, lui aussi, ce mardi de «hurlevent». Il promène son regard bleu sur les comédiens au travail. Et sourit lorsque Claude Naine, le narrateur, monte sur le plateau et relate l’arrivée de Juliette en train, adoptant le ton de Ramuz qui, dans ses interviews radio, ne mettait jamais de point.

«Les difficultés que j’ai rencontrées? Déjà, il a fallu s’adapter à la distribution où les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Ensuite, j’aurais souhaité me passer de narrateur, mais les descriptions de Ramuz sont si singulières avec les fautes volontaires de syntaxe et les répétitions, que j’ai opté pour ce récitant intermittent.» L’écrivain dit encore à quel point le roman lui échappe, malgré les lectures répétées. «Heureusement, j’ai la caution de Ramuz, puisque lui-même, en 1933, voulait écrire une version cinématographique dont on a gardé des ébauches de scénario.» Deux films (un français, en 1968, et un suisse, d’Antoine Plantevin, en 2001) témoignent de la faisabilité du projet. «Oui, mais contrairement aux films, j’avais une conviction sur laquelle je n’aurais pas cédé, affirme Blaise Hofmann: ne pas montrer Juliette. Ramuz la décrit du reste très peu. La beauté est un idéal, chacun doit pouvoir la façonner à son envie.» Dès le 5 septembre, par beau temps mais, espérons-le, sans le grand vent, Cully tentera de saisir le fantôme de La Beauté sur la terre.

La Beauté sur la terre, du 5 au 21 septembre, Cully, 079 378 89 63, www.labeautesurlaterre.ch

«Dans le théâtre populaire et en plein air, rien n’est trop grand. Amusez-vous, mes chéris!»

«Gérard vient près de nous, se concentre sur le personnage et nous transmet comme par magie sa vision»

Publicité