Cinéma

Dans «A Beautiful Day», la soif de justice rend marteau

Dans le rôle d’un tueur de pédophiles, Joaquin Phoenix, bourru et barbu, hante ce film d’une grande vacuité intellectuelle et morale

Une bûche cachée derrière une barbe fournie: voilà Joe, un monolithe aphasique, un pachyderme qui traverse le film comme le fantôme d’un forgeron. C’est Joaquin Phoenix qui l’incarne et son apathie bourrue lui a valu un prix d’interprétation au Festival de Cannes. Pourtant, pour paraphraser le titre originel (You Were Never Really Here), le comédien semble ne jamais être vraiment présent dans cette douteuse apologie de la justice personnelle.

En plus, A Beautiful Day a reçu le Prix du scénario, ce qui est fort pour un film qui n’a pas de scénario, juste une intrigue linéaire emberlificotée dans les artifices d’une mise en scène tape-à-l’œil.

Joe a pour job d’exploser à coups de marteau la tête des pédophiles pour sauver les enfants tombés entre leurs pattes. A la fin du boulot, il retourne s’occuper de sa vieille maman. Les choses se corsent lorsque la fille d’un sénateur est enlevée. Joe s’achète un nouveau marteau, dégomme une demi-douzaine de crapules et récupère la fillette. Mais elle est reprise par des nervis impitoyables. L’étau de la violence se resserre autour de Joe, bientôt contraint de dégainer le gun.

Loup solitaire

Lynne Ramsay est attirée par des thématiques liées à l’enfance saccagée comme en témoigne We Need to Talk about Kevin consacré à un jeune sociopathe. Pour A Beautiful Day, la cinéaste écossaise cherche l’inspiration du côté du vigilante movie, ce genre remontant à Un Justicier dans la Ville dans lequel un citoyen, écœuré par la pusillanimité des autorités, prend les armes pour karchériser la racaille.

L’affiche française du film proclame sans gêne: «Le Taxi Driver du XXIe siècle.» La tentative de dame Ramsay n’a évidemment pas l’ambiguïté du film culte de Martin Scorsese. Elle se vautre dans la démagogie et barbote dans les afféteries stylistiques pour masquer sa profonde vacuité.

Détaché de tout contexte sociopolitique précis, A Beautiful Day prend pour cible un ennemi universellement haï, le prédateur sexuel, pour absoudre les carnages de Joe. En impliquant des sénateurs dans la traite des enfants, elle souscrit au «tous pourris!» des démagogues et fait du loup solitaire un héros, un ange exterminateur au service de l’enfance. Une série de traumas révélés en flash-back hermétiques et brefs justifie la brutalité de Joe: il a été abusé dans son enfance, il a connu les horreurs de la guerre. Comme tout est simple.

On peut sauver de ce film détestable la musique de Jonny Greenwood, de Radiohead.


«A Beautiful Day» (You Were Never Really Here), de Lynne Ramsay (Grande-Bretagne France, Etats-Unis, 2017), avec Joaquin Phoenix, Ekaterina Samsonov, Alessandro Nivola, 1h30.

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