Expositions

De beaux événements à voir aux marges de la Biennale de Venise

Balade dans la Sérénissime au fil des expositions visibles en marge de la 57e Biennale d'art

La Biennale de Venise, c’est aussi vingt-trois «événements collatéraux», dont d’importantes expositions. Sans compter la richesse muséale permanente de la ville tout entière, qui résiste à la morsure des eaux et émerveille toujours malgré les millions de clichés qui circulent chaque année de ses palais, de ses églises, de ses petites places où l’on ne croise que des chats. Venise est une ville qu’on ne connaît pas tant qu’on ne s’y est pas perdu. Si l’on y va ces prochains mois, entre deux égarements salutaires, on pourra visiter quelques expositions éphémères. Morceaux choisis.


1. Damien Hirst, le mythe

Commençons, hors label Biennale, par le mastodonte que représente depuis une dizaine d’années le duo de la Fondation François Pinault. Cette année, le Palazzo Grassi et la Punta della Dogana débordent de la nouvelle folie de Damien Hirst, la plus grande, menée sur dix ans et pour laquelle les 5000 mètres carrés d’exposition suffisent à peine. Même si on l’a parfois l’impression de voir toujours la même chose, l’artiste britannique a déliré avec tout ce que la planète a inventé de mythologies, mêlant les antiquités, empruntant aux dieux d’Asie, et n’oubliant pas Walt Disney. Il a inscrit cette fiesta archéologique dans une histoire de vaisseau naufragé avec l’extraordinaire collection d’un esclave affranchi, documentaire sous-marin à l’appui. Le bateau s’appelle Unbelievable…

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La plus grande pièce est un Démon avec bol de 18 mètres de haut, monstre sans tête en résine imitant le bronze, prisonnier de la cour intérieure du Palazzio Grassi. Certaines pièces sont déclinées selon différents aspects, lisses ou ornés des coraux des plus kitchs qui auraient crû sur elles au fond de la mer. De quoi plaire aux goûts éclectiques des collectionneurs.

Palazzi Grassi & Punta della Dogana, jusqu’au 3 décembre.


2. Les géants du Grand Canal

Même si vous fuyez les musées, vous n’échapperez pas aux mains géantes de Lorenzo Quinn. Le fils d’Anthony sculpte, et sculpte grand. Ici, deux mains blanches, des moulages selon le processus de la cire perdue, émergent des eaux du Grand Canal pour soutenir un palais, en l’occurrence un grandiose cinq étoiles. Ce serait un appel à prendre conscience de la nécessité de sauver la Cité des Doges de son engloutissement.

Halcyon Gallery, jusqu’au 26 novembre.

Et vous n’échapperez pas non plus à The Golden Tower, de James Lee Byars (1932-1997). On y verra un phare, un totem, un lingam ou ce qu’on voudra, mais on la verra, puisque posée sur le Campo San Vio, elle a 20 mètres de hauteur. L’artiste, qui a vécu à Venise et participé à plusieurs biennales, avait créé cette tour à Berlin en 1990, mais dans un musée. Ce modèle a été réalisé avec des doreurs italiens.

Fondazione Giuliani, jusqu’au 26 novembre.


3. Jan Fabre, de verre et d’os

Aux quatre coins de cette coursive intérieure, des silhouettes encapuchonnées – des moines, des femmes musulmanes peut-être – des mannequins sans visages et sans mains, figés dans leurs longs vêtements. Ceux-ci sont composés de tranches d’os reliés par des fils de métal. Os provenant d’animaux et d’humains, disent les cartels. Jan Fabre appelle ces personnages Anges ou Moines. La matière la plus interne de notre corps de vivant devient ici l’habit d’êtres invisibles.

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Dans une installation appelée Les Catacombes des chiens de rue morts, des squelettes canins sont allongés sous une pluie de serpentins colorés en verre de Murano, d’autres suspendus parmi les fils tourbillonnants. Dans cette farce, tous portent un chapeau pointu. Jan Fabre use et abuse des références vénitiennes. Le simple stylo bille bleu, un de ses premiers matériaux, qu’on retrouve ici, leste une exposition parfois un peu trop démonstrative.

Abbaye de San Gregorio, jusqu’au 26 novembre.


4. Philip Guston, échos poétiques

L’exposition veut tisser des liens entre l’œuvre du peintre américain (1913-1980) et celles des poètes, Yeats, Lawrence ou encore Eliot. Nous avons assez vite renoncé à cette lecture pour simplement profiter des cinquante peintures et vingt-cinq dessins montrés ici. Avec des pièces de jeunesse déjà très fortes, comme cette puissante Mère et l’enfant de 1930, où le moment intime du bain prend une force mythologique. Guston sera le chroniqueur engagé de son époque, face au racisme du Ku Klux Klan, face à Nixon, mais aussi un artiste particulier, passé par l’abstraction – avec très tôt ces tons roses qui vous baigneront l’esprit encore longtemps après votre visite.

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Ses tableaux de maturité tiennent du rébus, du dessin humoristique, de la bande dessinée, ils sont souvent sans perspective, n’existant que dans l’espace de la toile. Ce n’est pas le cas de ces dormeurs cyclopéens, dont les paupières énormes sont posées sur le bord d’une couverture rouge qui prend presque toute la surface du tableau.

Sur un tableau, simplement titré Pantheon (1973), il place une ampoule nue, rappel de celle qui éclairait son abri d’enfant, après le suicide de son père, une petite toile blanche perdue sur son chevalet et écrit aussi quelques noms (Masacio, Piero, Giotto, de Chirico, Tiepolo). On en retrouvera bien sûr certains en visitant le reste de l’Accademia.

Galerie de l’Académie, jusqu’au 3 septembre.


5. Shirin Neshat, si proches

Au fond du Museo Correr, le musée d’histoire de la ville, sur la Piazza San Marco, The Home of My Eyes fait l’effet d’un coup de foudre au coin d’une rue. Dans une salle, soudain, vous voilà entre deux séries de photographies noir et blanc, ou plutôt entre une quarantaine de personnes qui vous regardent, toutes les mains jointes, alors qu’au mur, une sainte de bois ancienne écarte de ses mains les pans de son manteau doré. Hommes et femmes, jeunes ou vieux, ils sont tous très présents et pourtant les photographies semblent troubles, comme pixellisées. C’est que Shirin Neshat a posé sur chaque tirage les témoignages calligraphiés de ses modèles sur leurs identités culturelles, variées bien que toutes vivent en Azebaïdjan, ainsi que des poèmes de Nizami Ganjavi (XIIe siècle). L’artiste iranienne présente aussi un film, Roja, évocation, d’après ses rêves, de sa situation d’exilée et de la difficulté à trouver sa vraie liberté, son identité propre, entre désir de retour et difficulté d’adaptation.

Museo Correr, jusqu’au 24 novembre.

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