Sur le collage de plans scotchés, de billets, Juan Gris des matins roses, qui orne la pochette du disque, on aperçoit l’abside, le déambulatoire, les colonnades d’une cathédrale qu’on imagine plus intérieure que physique. François Lana, qui a étudié partout et a atterri à Zurich, la trentaine affirmée et la démarche lente, rejoint une longue histoire du jazz fasciné par l’architecture.

On se souvient de Cecil Taylor, dans sa grande maison de pierre brune, qui parlait des ponts suspendus au-dessus de l’Hudson River, de Calatrava, comme d’une inspiration décisive en matière de musique. Le jazz, on le voit chez Monk, chez Parker, on le sent aussi chez Keith Jarrett, est une chose mouvante qui a relation avec le solide.

Le disque Cathédrale est donc un délice de bâtisseur – Lana a même étudié un temps la discipline. Il est aussi une fresque héroïque qui rappelle la malice monkienne et l’immense culture mise au service de l’enfance éternelle, d’un pianiste qu’on n’oublie pas: Andrew Hill, auquel Lana dédie son deuxième morceau.

Economie monacale

Hill, dans sa grande maison de pierre brune au New Jersey, passait ses matinées à jouer Chopin et Bach; sa musique devait beaucoup à l’art du contrepoint, à la fugue, à cet art de la comptine qui est aussi celui des motifs répétés, du quinconce, du déséquilibre et de l’enracinement. Lana est le rejeton surdoué de ce goût éperdu du jeu.

Lire aussi:  Trois trios qui portent haut les couleurs du jazz romand

Ce trio – avec le Veveysan Fabien Iannone à la basse, l’Anglais Phelan Burgoyne à la batterie – fomente des plans que ses membres s’amusent à effacer. Il est une bataille entre les lignes de force et leur entremêlement, un fil d’Ariane pris dans les griffes d’un chat brigand. Chaos Momentum, de ce point de vue, est une pièce qui retourne ses intentions, encourage ses propres effondrements.

On aime chez Lana son piano faussement contenu, d’une économie monacale, qui ne semble céder à aucun lyrisme, mais qui en réalité suscite dans le même instant le rire et l’effroi. A bien des égards, ce disque d’une maturité folle, beau comme un rêve différé, raconte cette année de distance prise et d’intentions démasquées.


François Lana Trio, «Cathédrale» (Leo Records).