Marc Chagall était-il un grand peintre? Cette question dénote la perplexité de ceux qui la prononcent, la contradiction entre l'adhésion d'un public très large et enthousiaste et le scepticisme de certains spécialistes. Un grand peintre? Vous trouvez? Et l'on s'empresse alors de distinguer le vrai grand Chagall du petit poète sentimental et mystique qu'il serait devenu dans la deuxième partie de sa vie.

Au Grand Palais, à Paris, la Réunion des Musées nationaux, alliée au Musée d'art moderne de San Francisco (où l'exposition ira ensuite), entreprend de replacer Marc Chagall (1887-1985) dans l'histoire de l'art du XXe siècle à l'aide de 179 œuvres dont 75 tableaux. «Au sein de l'art moderne, toute [l'œuvre de Chagall] apparaît atypique, voire marginale», explique Jean-Michel Foray, le commissaire de l'exposition, dans son introduction au catalogue.

«Elle s'est tenue à l'écart des grands mouvements artistiques du XXe siècle, les a frôlés, mais ne s'y est pas attachée. Elle a placé l'artiste (la personne de l'artiste, ce qu'il pense, ce qu'il éprouve) au centre de l'œuvre, au rebours du mouvement dominant de l'art du siècle qui s'est efforcé de neutraliser l'auteur.»

A ce mouvement de dépersonnalisation de l'art – dont on nous laisse entendre qu'il serait regrettable – s'opposerait donc une position subjective de l'artiste, de Chagall, dont l'œuvre consisterait à conjuguer l'être soi-même, l'amour des autres, et le simple voisinage avec le courant historique de l'art. Marc Chagall a réussi un tour de force: se soustraire aux écoles, aux mouvements, aux idéologies artistiques de la première moitié du siècle dernier, sans se retrouver à l'écart, sans provoquer le mépris réservé aux hétérodoxes.

Ainsi, le cubisme, qu'il côtoie lorsqu'il se rend à Paris en 1911. On en retrouve le vocabulaire dans quelques-unes de ses plus belles toiles – Golgotha, 1912, ou Bella au col blanc, 1917 – mais pas la syntaxe. Chagall pioche autant dans l'iconographie de l'art populaire russe, des icônes, de l'art juif. Plus tard, il retrouvera le surréalisme et la liberté du rêve, celle qui permet d'organiser l'espace par la logique du désir et non par celle de la construction. Mais sans plus de dépendance.

L'exposition du Grand Palais a cependant un travers. Elle donne une place très réduite au Chagall de l'après-guerre, quarante ans de peinture tout de même. Elle évite ainsi au visiteur la lassitude d'une imagerie poétique répétitive. Elle présente un Chagall cohérent et dense, mais un Chagall réinventé.

Chagall connu et inconnu. Galeries nationales du Grand Palais, av. du Général-Eisenhower, Paris. Me 10-22 h, je-lu 10-20 h, jusqu'au 23 juin. Visites sur réservation de 10 à 13 h. Réservations depuis la Suisse: Fnac, ou par tél. 00331/42 31 32 28, ou sur Internet: http://www.rmn.fr/chagall et http://www.fnac.com