En 1824, deux précurseurs d'une profession en train de naître, celle de marchands de tableaux, réussissent à faire exposer au Salon deux grandes toiles de John Constable, des paysages de rivières. Le peintre anglais a 48 ans (il mourra en 1837, à l'âge de 60 ans). C'est un artiste connu dans son pays, mais aussi en France depuis le début des années 1820. Il a enthousiasmé Charles Nodier, Géricault, ou encore Delacroix.

En 1824, Constable est lui aussi conscient de l'effet que peuvent provoquer ses tableaux sur le public du Salon. Il écrit: «Je pense qu'ils réussiront à coup sûr à ébranler les cœurs de pierre des peintres français.» Il y a un peu d'ironie britannique dans l'expression «cœurs de pierre des artistes français», mais il qualifie ainsi avec une certaine justesse la rigueur néo-classique et les thèmes antiques, dont les peintres parisiens ne se sont pas encore entièrement libérés. Les «cœurs de pierre» seront d'ailleurs bouleversés. Constable va influencer l'évolution de l'art français jusqu'à la fin du XIXe siècle. Mais il a fallu attendre le début du XXIe pour que soit organisée sa première grande rétrospective en France.

La Réunion des Musées nationaux et le British Council présentent au Grand Palais près de 200 peintures, aquarelles et dessins de John Constable, dont quelques-uns de ses tableaux les plus célèbres: La Charrette à foin (1821), Vue de la Stour près de Dedham (1822), Le Saut du cheval (1825), plusieurs versions de La Cathédrale de Salisbury, mais aussi de petites merveilles comme Malvern Hall vu des bords du lac (1809) où la froideur du château rosé magnifie un paysage d'arbres, d'eau et de nuages, et Le Jardin potager et fruitier de Golding Constable (1815) où un petit homme, au premier plan, sarcle la terre alors que se détache, à l'arrière-plan, le rectangle lumineux d'un champ de blé.

Cette rétrospective n'est pas une exposition comme les autres. Pour une fois, le choix des œuvres a été confié à un artiste, le grand portraitiste anglais Lucian Freud, dont un nu est accroché à l'entrée, à côté d'un tronc d'arbre de Constable. «Quand j'ai vu le petit tableau du tronc d'arbre en plan rapproché, du Victoria & Albert Museum, dit Lucian Freud, j'ai trouvé que l'idée était excellente. Quel sujet! des arbres, il y en a partout. Je vais en faire un, me suis-je dit. De tout près. Qu'on sente l'écorce. J'ai sorti mon chevalet et je l'ai planté devant un arbre: ça a été la catastrophe, je n'ai rien pu en tirer.»

Constable n'a jamais quitté Londres et ses environs, au nord les rivages de la Stour où il est né, au sud et au sud-ouest Brighton et Salisbury. Il fait partie de ces artistes sédentaires à la vie sans éclat qui accèdent, et parviennent à nous faire accéder, à l'universel sans emphase. La présentation héroïque de la nature suppose une nature «naturelle», antérieure à l'intervention de l'humanité. Constable, lui, nous transporte dans la campagne anglaise du début du XIXe siècle, une campagne entièrement cultivée et remaniée par l'homme, une nature humanisée (même s'il l'a montrée, à la fin de sa vie, sous la menace des tempêtes et des orages). Il s'installe face à cette nature avec la simplicité, avec l'humilité d'un promeneur.

«Constable fut un peintre incroyablement émotif, au vrai sens du terme», explique Lucian Freud. Il faut entendre cette phrase comme celle d'un peintre qui ressent, au-delà de ce qu'il voit d'un tableau achevé, le puissant affect qui a permis de le réaliser. «Incroyable», donc, l'énergie de l'émotion qui met le peintre Constable en mouvement. Toute l'exposition, tous les textes affichés aux murs, et une grande partie des textes du catalogue mettent l'accent sur cet aspect de son œuvre. On en oublie presque qu'il fallait, pour lui donner une forme, disposer de moyens picturaux tout aussi «incroyables», d'une véritable science de la peinture.

Constable s'en expliquera dans des conférences à la fin de sa vie: «La peinture est une science, dit-il, et elle devrait être une constante recherche des lois de la nature. Et pourquoi ne pas considérer la peinture des paysages comme une des branches de la philosophie de la nature, dont les expériences ne seraient autres que des tableaux?»

L'œuvre de Constable incarne l'émotion d'une relation moderne à la nature. Mais elle repose aussi sur une démarche systématique et en grande partie rationnelle. Elle est une pensée sur le monde, proche de la philosophie des sciences de son époque. Cet Anglais sédentaire et un peu provincial a adopté entre 1800 et 1837 une position artistique moderne devenue si courante et si familière par la suite, qu'il faut le situer dans son temps pour se souvenir qu'il en a été l'un des inventeurs.

Constable, le choix de Lucian Freud. Galeries nationales du Grand Palais, porte Clemenceau, Paris. Me 10-22 h et je-lu 10-20 h., jusqu'au 13 janvier 2003.

Sur réservation de 10 à 13 h: Fnac, ou par téléphone (en France): 0892 684 694, ou par Internet: http://www.rmn.fr/constable et http://www.fnac.com