ENTRETIEN

Beaux-Arts: Denise René: «L'art géométrique, froid? Jamais!»

Denise René a fait connaître Vasarely, Hartung et Soto pour ne citer qu'eux. En plus d'un demi-siècle d'activité de galeriste, elle a construit ce qu'on peut appeler sans exagérer une oeuvre. Rencontre avant l'hommage prévu par le Centre Georges-Pompidou, dès sa réouverture.

Denise René a ouvert sa galerie il y a plus de cinquante ans. Un parcours unique en France et dans le monde, exclusivement dédié à la défense de l'art abstrait géométrique. Elle se déclare volontiers sectaire. Sans se départir de sa gentillesse naturelle, mais avec obstination, elle a fait connaître Vasarely, Agam, Hartung, Cicéro Diaz, Schneider, Seuphor, Soto, Albers, Le Parc… Et aussi Kelly, Aurélie Nemours, Morellet… Tous représentants d'un art que certains critiques n'ont pas hésité à qualifier de réfrigérant. Sa famille a toujours été associée à ses galeries; sa sœur Lucienne, son frère René, et aujourd'hui son neveu Denis. La reconnaissance, elle ne l'a pas encore eue comme elle le mériterait dans son propre pays. Heureusement le Beaubourg nouveau, dès qu'il rouvrira ses portes, a le projet de consacrer à Denise René une exposition sur ce qu'il conviendrait d'appeler, et sans mégoter: son œuvre.

Le Temps: – Dans quel milieu avez-vous grandi?

Denise René: – Mon père était un collectionneur, ami des artistes. Nous étions entourés de tableaux à la maison. J'étais la cadette d'une famille de six enfants. Nous avons toujours vécu dans un climat artistique, où nous recevions souvent, pendant les vacances, des artistes qui nous racontaient beaucoup d'anecdotes sur les milieux artistiques, et sur Montparnasse. Nous, les enfants, nous les regardions avec des yeux ébahis, car ils nous parlaient de Picasso, de Modigliani.

– Comment a germé chez vous l'idée d'une galerie d'art?

– Ce n'était pas du tout prémédité. J'ai connu Vasarely juste avant la guerre. Nous avions monté à l'époque un atelier de décoration, dans un lieu qui est devenu ensuite ma première galerie, au 124, rue de la Boétie. Et là, venaient travailler des artistes, des écrivains et des gens comme Mouloudji, Roger Blin. Nous faisions de la petite décoration d'objets qui permettait aux uns et aux autres de survivre pendant la guerre.

»La propagande allemande s'était installée sur les Champs-Elysées, juste en face de la galerie. Nos fenêtres donnaient sur eux, nous étions littéralement encerclés d'Allemands. Et c'est pour cette raison que j'ai pu donner abri au Comité de la Résistance qui a préparé le Débarquement, dans une des salles de la galerie. L'endroit était tellement dangereux qu'il en devenait insoupçonnable. A la fin de la guerre, en 1945, Vasarely ayant accumulé un certain nombre de recherches graphiques, depuis quinze ans qu'il vivait à Paris, on a décidé de les montrer dans ces locaux mêmes de la rue de la Boétie. Ce fut le déclic. Je n'aurais pas imaginé faire autre chose que de continuer dans cette voie, de montrer des artistes et de monter des expositions.

– Et ensuite, comment s'est dessinée la tendance de la galerie?

– Après cette première expérience, j'ai fait une exposition Max Ernst. Il faut dire qu'à l'époque, je fréquentais les milieux surréalistes. C'est comme ça que j'ai connu Cicéro Diaz, André Breton et Paul Eluard. Et après Max Ernst, ce fut la jeune peinture abstraite, avec Hartung, Schneider, Deyrolle… A partir de cette manifestation, la voie était tracée. En 1948, a lieu une exposition très importante, intitulée «Tendances de l'art abstrait», où figurent tous les noms des artistes qui sont devenus célèbres par la suite. A la fin de la guerre, il y avait un nombre incroyable de critiques qui se jetaient sur les galeries, pour écrire des articles. Après tant de frustrations, les vernissages étaient bondés. Il y avait une effervescence, une demande incroyable autour de l'art.

– Comment êtes-vous passée du surréalisme à l'art abstrait géométrique?

– A part Ernst que j'avais exposé, les autres peintres surréalistes n'étaient que les suiveurs des premiers, et cela ne m'intéressait pas. Herbin, en 1946, marqua le tournant de ma galerie.

– Comment avez-vous connu Herbin?

– Tout bougeait tellement à cette époque. On parlait beaucoup des découvertes qu'on faisait les uns et les autres. Herbin était cubiste, un peu oublié, et il n'avait encore jamais exposé son art abstrait. C'était la géométrie, la pureté. Magnelli, Dewasne, Deyrolle, Cicéro Diaz, Poliakoff, Hartung, Schneider et Vasarely, en 1947. Puis en 1948, avec l'arrivée des Danois, Mortensen et Jacobsen, on commence à ouvrir les portes de l'Europe du Nord. Dans toutes mes expositions de groupes, j'ai montré la sculpture. Arp, Gilioli, Calder… Et Le Corbusier. Nous étions très proches, Le Corbusier et nous. Il nous aimait beaucoup.

– Qu'est-ce qui vous a fait choisir exclusivement l'art abstrait géométrique?

– L'évolution naturelle des artistes que je défendais. Surtout grâce à Herbin. Vasarely n'était pas encore abstrait en 1946. Mon idée principale, quand j'ai ouvert la galerie, était de refuser tous les artistes qui, de près ou de loin, descendaient de Picasso, de Braque et de tous ceux qui étaient reconnus, à la Libération. Je voulais trouver ma propre voie, avec des artistes inconnus, et découvrir ceux qui, dans le passé, avaient travaillé dans ce sens déjà, comme Herbin, Magnelli, Kandinsky, Mondrian. Dans mes expositions, j'ai toujours mis des pionniers à côté des jeunes, pour crédibiliser leur travail.

– Vous étiez la seule à défendre ces artistes en France?

– Totalement.

– Et aujourd'hui quelle est la place de l'art géométrique?

– Aujourd'hui, il n'y a plus cette lutte pour légitimer cet art. Même si c'est un art plus difficile, plus intellectuel, qui demande plus de culture que de regarder simplement de belles images. Quand on me parle d'avant-garde, je pense à Soto que j'ai exposé en 1955, et que je trouve très actuel. Tinguely aussi, et Albers. Je ne vois pas chez les jeunes de grande révolution qui ait dépassé ça.

– Quels sont vos projets?

– J'expose les œuvres de mes artistes un peu partout dans le monde. En 2000, le Japon organise un hommage à Denise René dans quatre musées. Il y aura aussi une exposition au Centre Georges-Pompidou sur la galerie, dont la date n'est pas encore fixée mais qui se tiendra dès sa réouverture. Et puis, on va faire bientôt une exposition sur la lumière et le mouvement, à T'ai-pei. On ne sait plus où donner de la tête!

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