Les aficionados du Greco seront déçus. Quelques-unes des peintures les plus emblématiques du maître crétois sont absentes de l'importante exposition (78 œuvres) qui lui est consacrée au Museo Thyssen-Bornemisza à Madrid. Comme le Saint Martin de Tours et le mendiant et le Laocoon de la National Gallery de Washington, ou sa Vision d'apocalypse du Metropolitan Museum de New York. Mais c'est tant mieux. Ces absences atténuent la grandiloquence et le pathétique. Et pour qui tient absolument à voir L'Enterrement du comte d'Orgaz, Tolède n'est pas si loin de Madrid. La partie basse de cette grande composition, ou tout au moins la copie autographe du Prado, sera d'ailleurs incluse lors des étapes ultérieures à Rome et à Athènes.

L'exposition vise surtout à ne pas s'appesantir sur les mystères entourant le peintre pour revenir à une perception plus sereine de ses œuvres et sans constamment mettre en exergue les plus excessives et les plus maniérées. Trop de légendes et d'incertitudes circulent encore sur le Greco. On en a fait un exalté mystique, à cause de ses sujets essentiellement bibliques. Et l'on s'interroge toujours de savoir s'il était grec orthodoxe, grec catholique ou juif reconverti. Mais le solitaire de Tolède, comme on continue à le qualifier pour bien marquer sa différence, ne vivait pas dans un univers à part; loin de là. L'exposition montre, précisément, combien larges et hétérogènes furent les influences qui formèrent sa personnalité. C'est à dessein, d'ailleurs, qu'elle s'intitule «Identité et transformation».

Pour la première fois, d'autres peintres de l'école postbyzantine de ses débuts sont présentés en parallèle, afin de mieux indiquer d'où vient le Greco et de quel héritage il a dû s'affranchir. Quant à son évolution, elle est abordée à travers plusieurs thèmes repris tout au long de sa carrière et qui montrent la transformation de son style. On découvre alors un Greco hésitant, remettant sans cesse sur le métier ses options, jusqu'à la fin. Quand il peint, dans les années 1608-1614, des portraits d'êtres aussi différents que l'imposant cardinal Tavera, inquisiteur général, ou l'humble Saint Jean mineur, avec une économie de moyens surprenante. Si bien que dans nombre de tableaux, les visages tournés vers le ciel ne se lisent plus désormais qu'habités par le doute.

Humilité du regard qu'on retrouve chez le Greco lui-même, lorsque dès ses débuts il redouble l'expérience du Jeune Garçon allumant une chandelle, avec une version mate et l'autre plus contrastée, pour mieux saisir les subtilités de la lumière. Surtout lorsque celle-ci vient de l'intérieur du tableau, du cœur de la scène. Le Greco, à ce moment-là – émigré de Candie (Crète) à Venise puis à Rome – doit encore assimiler les leçons du Titien et du Tintoret ainsi que la découverte de la peinture à l'huile. Alors qu'il en est toujours à abuser du blanc pour les lumières ou les effets de volume dans les habits, comme il le faisait dans ses icônes.

Mais dès avant son arrivée à Tolède en 1577, à 36 ans, il peut se prévaloir d'une palette chatoyante et de son habileté à traiter les arrière-plans de manière architecturale. Cela fera même sa force, comme permettent de l'apprécier le Christ crucifié (1587-1596) de la Collection Zuloaga et la fascinante Vue de Tolède (1595-1600) de la Collection Havemeyer. Aussi l'exposition, dès la troisième salle (sur huit), va-t-elle surtout s'attacher à rapporter le débat intérieur qui agite l'artiste à propos du rendu des caractères ou de l'intériorisation des sentiments. Dont le traitement est fort dépendant de la maturité grandissante du peintre.

Ainsi ne croit-on pas un instant à la sincérité des Larmes de saint Pierre, dans la version de 1580-1586 du Bowes Museum, alors que celles (1587-1596) du Museo Soumaya de Mexico sont autrement poignantes. Pareillement avec d'autres rapprochements, que ce soit la Madeleine pénitente que l'on voit tantôt implorante, soumise ou repentante, ou saint François, tour à tour en extase (Saint François méditant, 1577-1580), fataliste (Saint François recevant les stigmates, 1580) puis en pleine contrition (Saint François en prière, 1587-1596).

Toutes ces gradations penchent, au fil du temps, vers une plus grande véracité, correspondent au mûrissement du peintre. Et peu à peu, le spectateur a la sensation d'être admis dans son intimité, augmentée par la pénombre du sous-sol où se tient l'exposition et le grand nombre de portraits qui vous y dévisagent. Cette complicité est la plus grande ouverture que cette exposition pouvait offrir à son art.

El Greco. Identidad y transformación. Museo Thyssen-Bornemisza (paseo del Prado 8, Madrid, tél. 00341/ 913 690 151). Ma-di 10-19 h. Jusqu'au 16 mai.