Plusieurs grands dessins, tracés à même les parois de la première salle d'exposition du Kunsthaus d'Aarau, disent la nécessité pour Rolf Winnewisser de faire aller la main et les idées. D'autres indices sont à picorer dans la deuxième salle à droite - le parcours s'amorce dans le sens contraire des aiguilles d'une montre, histoire de remonter le cours d'une longue carrière, puisque l'artiste soleurois en 1972, déjà, était invité à la DocumentaV de Kassel. Et dans cette deuxième salle, deux gouaches de 1977 accrochées côte à côte explicitent cette notion de «voyage métaphorique» qui remue l'entier de l'œuvre de Winnewisser (59 ans).

Voyages physiques aussi puisque l'artiste a vécu à Paris, Berlin, Rome, est allé à New York, au Niger pour un projet d'alphabétisation. Sur l'une des gouaches, donc, à dominante bleue, le spectateur devine des éléments d'une antique statue égyptienne, dont les pieds sont dessinés à plusieurs reprises comme s'ils voulaient avancer. L'autre gouache présente un escalier qui bute contre une encoignure formée par la rencontre de deux pans de mur. Mais au bas des marches, des arabesques suggèrent d'autres échappées.

«Ces gouaches, explique Rolf Winnewisser, cherchent à donner une forme à un sentiment. Celui d'être en route. Qui est aussi dépassement de soi-même au sens de s'affranchir de ses propres contraintes, de dépasser les conventions et de ne pas se laisser coincer.» D'où un peu plus loin, cette peinture d'un personnage traversant une paroi. Mais ce n'est pas seulement affaire d'état d'esprit. C'est aussi dans la manière, dans les processus de création. Ses réalisations ont donc autant activé les moyens de la peinture et du dessin qu'utilisé la terre glaise pour de petites sculptures cocasses, ou le bricolage pour façonner des objets insolites ou construire les tréteaux d'un théâtre. Lui-même s'y est donné en représentation dans le rôle de l'artiste en pleine création.

Le film, la linogravure, le livre d'artiste sont d'autres véhicules. Des vitrines présentent des éditions, des feuillets épars échappés de carnets ou des infos grappillées à droite et à gauche. Une armoire donne un aperçu de sa bibliothèque où Mallarmé côtoie un synopsis de Pier Paolo Pasolini et des romans policiers anglais. Winnewisser, sous son allure de petit bonhomme placide, tire profit de tout et ne cesse de relancer la machine. Il a du reste construit un Perpetuum mobile (1995), objet symbolique destiné à effectuer une boucle sans fin très poétique.

La composante poétique est en effet primordiale pour les échappées libres que prône Rolf Winnewisser. Les registres sur lesquels il se fait entendre sont plutôt ceux de la douceur que de la violence. Ce qui ne l'empêche pas de renverser les visions cul par-dessus tête. De les faire sauter du coq à l'âne. L'accrochage n'obéit d'ailleurs pas à une chronologie mais à des regroupements d'inspirations - comme les cartes géographiques qui lui ont inspiré des œuvres pliables - ou à des types de procédés - grands formats ou petites aquarelles. Dont on peut voir l'évolution d'emploi. La notation réaliste devenant plus surréaliste au fil du temps, un sujet s'effilochant en un autre ou se constituant au contraire par addition d'impressions multiples.

Cette science des glissements, des passages, des transmutations, Rolf Winnewisser l'a développée plus que quiconque. Et cela donne des contours qui s'étirent, des formes qui en contaminent d'autres, des mosaïques de couleurs, des superpositions d'écritures. Des manières qui pourraient à nouveau inspirer pour signifier les changements du monde actuel.

Rolf Winnewisser. Aargauer Kunsthaus (Aargauerplatz, Aarau, tél. 062/835 23 29, http://www.aargauer kunsthaus.ch). Ma-di 10-17h (je 20h). Jusqu'au 10 août.