La peinture est par excellence l'art de l'illusion. Jean Lecoultre en a fait avec excellence l'art de l'allusion, l'artiste allant d'ailleurs bien au-delà de celle-ci. La différence entre les deux termes est minime, pas seulement phonétiquement, et l'on n'y prend pas tout à fait garde. Mais ce mince écart, cette petite faille a permis à l'artiste vaudois de creuser des abîmes. Aux bords desquels il abandonne le spectateur à ses propres vertiges.

La fissure entre les peintures et leur réception est la suivante. D'un côté, Lecoultre, avec son métier de peintre, travaille sur les apparences jusqu'à pousser à l'erreur de perception. Il a peint et dessiné, vers la fin des années 1970, des marbres plus réels que le vrai marbre. De l'autre côté, celui qui regarde va commettre une erreur d'entendement. Il s'enferre dans les interprétations sur une simple poussée, à partir d'une idée ou d'une suggestion à peine formulée mais qui constitue un vrai tourment.

A ce titre, la rétrospective de Jean Lecoultre à la Fondation Gianadda fait prendre conscience comment, du faux-semblant distillé par la société aux sous-entendus (au demeurant mal entendus) de l'artiste jusqu'à la surinterprétation du regardeur, l'écart se creuse. Comment? Par l'exposé de l'extrême métier du peintre. De la technique, une maîtrise, un savoir qui, par ailleurs, réussissent parfaitement à se faire oublier. Au bénéfice de l'efficacité des compositions. Au point qu'on se demande comment émergent de telles images.

Le choix de la progression chronologique retenu par Michel Thévoz, ancien conservateur de la Collection de l'art brut et commissaire de cette rétrospective Jean Lecoultre, est à cet égard une belle démonstration. Car elle accompagne un art qui, par sa propre pratique, se libère lui-même jusqu'à conquérir une autonomie réelle et particulière. Le visiteur suit la trajectoire d'un peintre, certes. En fait, il suit surtout la trajectoire d'une peinture.

Michel Thévoz est un connaisseur perspicace de Jean Lecoultre, depuis qu'il lui a consacré un ouvrage de référence aux Editions Skira en 1989. Il est surtout le défenseur pugnace d'un moyen d'expression, la peinture, qu'il déplore de voir méprisé, dévergondé. Qu'un Lecoultre, en revanche, n'a jamais cessé d'alimenter dans toute son amplitude. Les balises sélectionnées par Thévoz éclairent cette plénitude de la peinture jamais délaissée par Lecoultre. Elles réhabilitent la magie et la force de ce moyen.

Ce sont d'abord (au début des années 1960) des fusains, des encres, gravures, gouaches et huiles sombres, d'une écriture dépouillée et presque abstraite, nerveuse, encore marqués par le long séjour (1951-1957) effectué en Espagne, influencés par les peintures «noires» de Goya et l'amitié chaleureuse avec le peintre Antonio Saura. Puis c'est la rupture, vers 1963, avec une peinture que l'artiste juge trop intemporelle. Surgissent alors des sujets qui expriment la modernité et l'agressivité sournoise qui l'infiltre.

Hormis Francis Bacon et Andy Warhol, Lecoultre est de loin en avance sur son temps. Ce sont alors les lithographies rehaussées à l'aérographe. Elles ont des allures de polars américains. Les tensions, l'énigme et l'incongruité du monde contemporain vont se traduire ensuite dans les rencontres inopinées et associations d'éléments de nature différente voire contradictoire, comme un Cube d'eau (1971) ou un volume solide qui mollit, se plisse sous la seule et légère charge d'une cordelette. Le trompe-l'œil s'essaie au trompe-l'esprit. Ce sera le fil rouge de Jean Lecoultre.

Depuis là s'enchaînent et se succèdent des séries, Territoires greffés (à partir de 1975) de matières et d'objets qui s'amalgament et s'hybrident avec la complicité d'un crayon méticuleux, Etats de sièges et Corps constitués (au début des années 1980) qui entremêlent des éléments mais comme s'ils se dissolvaient ou transitaient les uns à travers les autres. D'une certaine distanciation froide, on passe à plus d'ambiguïté. La série Documentaire élargit (dès le milieu des années 1980) les occasions de quiproquos, laissant entrevoir les deux versants du monde, le clair et le sombre, le candide et le malfaisant. Ces équivoques permettent aussi d'admirer comment la dextérité de la facture, une distorsion de lignes, un estompage, une transition de couleurs incitent à la divagation du regard et créent les glissements de sens et d'interprétations.

Domaines rapportés et Leçons de choses volatilisent encore davantage les rapports entre objectivité et subjectivité. Puis Les Interviews et surtout Pièces à convictions et Témoins retrouvés (depuis les années 1990), sous des dehors d'enquêtes, rassemblent des éléments disparates mais qui, à quelque part, paraissent liés par une situation confuse où perce un drame. Ces «associations libres», comme les qualifie lui-même Lecoultre, ont une capacité d'interpellation formidable. Car tout y est proposé en insinuations. Aussi bien les éléments du puzzle soumis à l'attention du spectateur. Que la composition elle-même, faite de pièces rapportées, collage de tissu, découpe en inox servant de fond pour un motif peint, zone négligemment gâchée et description d'objet parfaitement réaliste mais néanmoins partielle, tronquée.

Dans ces œuvres-là, Lecoultre met le spectateur face à une situation frontale mais aux points de fuite multiples. Un peu comme s'il proposait un rébus sans aspérités, constamment mouvant en plus, à déchiffrer sans cesse au gré d'enchaînements nouveaux. Autant dire qu'il donne du grain à moudre au spectateur, celui-ci ne sachant jamais si c'est son propre aspect Dr. Jekyll ou son côté Mr. Hyde qui l'emporte et influe sur sa lecture.

Jean Lecoultre.

Fondation Pierre-Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, tél. 027/722 39 78. Lu-di 10-18 h. Du 28 novembre au 26 janvier. Internet: http://www.gianadda.ch