Visiter l'exposition de Joan Jonas au Centre d'art contemporain de Genève, c'est s'immerger dans une expérience quasiment ethnologique et historique. Tant cette grande dame de l'art contemporain, avec ses installations, ses performances, ses films, ses vidéos, ses objets, a accompagné, influé sur l'évolution de ces moyens d'expression. Elle en a été une des pionnières. Et les jeunes générations ne savent pas ce qu'elles lui doivent. Ses travaux anciens peuvent même les faire sourire.

Telles ces séquences dans Songdelay (1973), où l'on voit Joan Jonas et ses complices arpenter un terrain vague new-yorkais au gré d'une rythmique élémentaire. A cette époque, les performeurs en étaient encore à éprouver les prémices de ce langage, à dresser une sorte de nomenclature des gestes et des attitudes essentielles. Avec la distance, ces comportements peuvent paraître un brin boy-scouts. Mais dans une vidéo pourtant plus ancienne encore, Wind (1968), cet alphabet de pantomimes dévoile tout son sens puisque dans cette pièce il s'agit pour l'humain de composer avec les éléments.

Même quand, dans My Theater (1976/2006), on la voit calfeutrée chez elle à ânonner répétitivement à son auditeur «bonne nuit» et «bonjour», rythmant ainsi la lassitude des jours, Joan Jonas n'oublie jamais qu'elle est inscrite dans un monde plus vaste. Il n'y a jamais de nombrilisme chez elle, ni culte de l'ego. Ses conduites, parfois, peuvent juste sembler un rien romantiques. Lorsque dans un film couleur comme Volcano Saga (1989, 28min.), elle raconte l'histoire d'une jeune femme dont les rêves prédisent le futur. C'est tourné sur fond de paysages idylliques avec des superpositions de scènes, de dialogues et d'incrustations de postures qui ajoutent au lyrisme.

Mais ce que vise Joan Jonas, c'est de raccrocher l'être à ses fondements. D'où ses références à l'élémentaire, au terreau aussi inhospitalier soit-il, aux mythes de différentes civilisations. Elle endosse parfois, comme Joseph Beuys le faisait, un rôle de chaman, et ce n'est pas un hasard si elle compose comme lui avec la figure vénérée du coyote. Mais là où Beuys marquait la césure entre la nature et les conditions de vie modernes, Joan Jonas tente le ravaudage.

Non sans que cela prenne des dimensions épiques. En particulier dans les trois grandes installations complexes et polymorphes, Lines in the Sand (2002), Mirage (1976) et The Shape, The Scent, The Feel of Things (2004-2007), reconstituées au Centre d'art contemporain à Genève. Ce sont des témoignages de performances. Et ces performances, Joan Jonas les a souvent reprises, enrichies, ajustées. Ainsi Mirage, qu'elle a continué de remodeler à travers les années, après l'avoir notamment jouée le 3 février 1978 à la Salle Patiño à Genève. Epoque fertile où, la semaine suivante, le Théâtre de Carouge donnait I was sitting on my patio... avec Bob Wilson et Lucinda Childs.

Au-delà de l'anecdote, l'indice est significatif. Les expériences se croisaient, se complétaient, en particulier chez les créateurs américains qui mêlaient film, théâtre, danse, musique et collaboraient. Dans Mirage, Joan Jonas a travaillé avec Richard Serra. Dans Lines in the Sand, elle a utilisé une musique de Harry Partch. On renoue aujourd'hui avec cette tournure d'esprit. Ainsi, face aux dérégulations climatiques, on réfléchit aux catastrophes qui envahissaient déjà l'écran de Mirage. Comme on se réapproprie les rituels des autres pour les partager. Ce qui rend l'art de Joan Jonas plus actuel que jamais.

Joan Jonas: «Timelines: Transparencies in a Dark Room». Centre d'art contemporain (rue des Vieux-Grenadiers 10, Genève, tél. 022/329 18 42, http://www.centre.ch). Ma-di 11-18h. Jusqu'au 29 juin.