Point n'est besoin du grand format pour toucher, frapper même, le spectateur. C'est la pensée qui vient à l'esprit devant les peintures et dessins de Jean Fautrier exposés à la Galerie Interart à Genève, des œuvres qui couvrent plusieurs décennies. Aucune de ces pièces n'est abstraite à proprement parler, même si les plus tardives s'éloignent considérablement de la figuration. Toutes ont pour point de départ une réalité vue ou simplement entrevue, et surtout ce mouvement de l'âme, pincement du cœur, peu importe la manière dont on l'appelle, que cette réalité a suscité.

Selon la phrase de l'artiste reproduite sur le carton d'invitation, «le geste de peindre n'est pas simplement le besoin d'étendre de la peinture sur une toile et il faut bien admettre que le désir de s'exprimer, à l'origine, nous vient de la chose vue». Cette chose vue, dans les années 1920, a pu être le visage d'une femme, restitué avec une intensité particulière, visage sombre et rond, regard dense. Ou ce Nu noir qui semble modelé dans la terre même dont nous venons. Au fil des années, la forme se déforme, jusqu'à l'informe - l'informel, selon le terme appliqué au mouvement auquel appartient Fautrier.

«Nu et transparent»

Né en 1898, mort en 1964, l'artiste français, à mesure qu'il dilue ses formes, à l'instar de Jean Dubuffet, charge ses toiles de matière, soit la pâte picturale, des pigments, un enduit, du sable. Par contraste, les dessins, ceux qui sont destinés à accompagner le texte de Georges Bataille intitulé L'Alleluiah. Catéchisme de Dianus, sont étonnamment légers, tout en fils sinueux, en virgules étirées et en ombres granuleuses. Substance plus qu'ombres, puisque ces surfaces à peine teintées sont seules, dans ces nus, à figurer la chair: «Aimer veut dire échapper à soi-même, dit le texte de Bataille. Etre nu et transparent.»

Les natures mortes, sujets floraux, accompagnent l'artiste au long de sa carrière, taches joyeuses, tandis que durant la guerre, entre 1942 et 1945, la série des têtes d'Otages, comme plus tard celle des Partisans, témoigne dramatiquement des exécutions auxquelles le peintre a assisté. Les têtes qui émergent du magma, encore porteuses de vie à la façon d'un œuf auquel elles font penser, sont inscrites en pleine pâte et en pleine couleur, comme alourdies de douleur. Après la guerre, Fautrier organise ses compositions, les épure. D'où un tableau magnifique et suggestif tel que Sunset in Alabama (1957), où l'impression reçue se dégage d'un étagement de bandes de teinte pâle, ou encore, l'année suivante, Surface colorée, tableau à quatre côtés.

Fautrier. Galerie Interart (Grand-Rue 33, Genève, tél. 022/312 24 60). Lu-ve 11h-18h30. Jusqu'au 16 janvier.